L’esclave qui ne l’a jamais été : la protection

[Texte rp pour Royaumes]

Chapitre II : La protection

La Liberté n’a qu’une seule règle, une seule loi : unis dans le même pétrin.

Le soleil se lève. Il illumine d’un éclat poussiéreux les maisons de pierres grossières. Sa lumière se répand, insidieuse et violente. Sa poudre lumineuse se déverse sur tout ce qu’elle touche. L’ombre recule, peu à peu, comme une amante pressée par les caresses dévorantes d’un homme. L’endroit s’anime peu à peu. Des cris. Les hommes s’interpellent. Des bruits d’eau, des chocs de ferrailles. Le camp se réveille. Les sentinelles hagardes se retirent avec l’ombre.

Il est devant le capitaine. Le piot, comme tous les soldats l’appellent. Son nom, c’est ça. Le piot. Huit ans, tout au plus, la morve au nez et les dents cassées. La crasse lui donne l’air d’un diablotin, mais ne dissimule pas les rondeurs de l’enfance qui marquent sa bouille. Ses cheveux hirsutes poussent au petit bonheur, vaguement engoncés dans une casquette difforme, sensée mettre un peu de discipline dans cet arrangement grotesque. Son cou est enveloppé dans un morceau d’étoffe, qui a dû être rouge par le passé. Dans ses jambes aux genoux cagneux, se tord un louveteau, comme d’habitude, qui gémit et mordille les chevilles du gosse. Il se tient droit, presqu’au garde-à-vous, ses mains incroyablement sales cachées derrière son dos. Ses yeux, énormes, qui lui mangent la figure, luisent de cet air mutin qu’ont tous les piots comme lui.

Le capitaine le toise. Sobre, impeccable, dans sa tenue de soldat. Mercenaire de la Liberté. Mains croisées dans le dos, réplique agrandie de ce gnome parodique qui se tient devant lui. Froncement de sourcils. Le piot ne faiblit pas devant le regard sec. Le capitaine lâche, dans le silence qui encombre l’espace entre eux :

« Piot, ta tenue n’est pas excusable et tu as une heure de retard ».

Le gosse ne baisse pas les yeux. Le capitaine lève la main, la gifle tombe, sèche et claquante. Le piot en a la tête qui valse. Le louveteau se fige, la gueule entrouverte, révélant les minuscules dents pointues et la petite langue rose. Le piot ne pleure pas, ne répond pas. Il a tort, le capitaine a raison. Le capitaine, c’est le capitaine de la Liberté. La famille du piot. Il veut en être, plus tard. Alors il ne pleure pas. Il n’est qu’un piot, mais c’est un futur soldat. Dehors, l’activité du camp bat son plein, la rumeur leur en parvient. Le capitaine soupire et se radoucit.

« Piot, t’as huit ans aujourd’hui. » dit-il en s’appuyant sur son bureau derrière lui et en croisant les bras. Le piot se frotte la joue machinalement, et donne un coup de pied au louveteau pour l’envoyer bouler hors de ses jambes. Il fixe à nouveau son regard sur le capitaine. Un regard d’espoir, un regard d’enfant qui s’illumine. Le capitaine se gratte la barbe.

« Avec les autres, on en a parlé. T’es assez grand pour m’accompagner dans la capitale, lors de notre prochaine étape là-bas. »

Le piot laisse un large sourire dévoiler sa gueule édentée de gosse grandi à coups de pieds et de poings contre les autres piots. Le capitaine lève la main, prévenant l’explosion de joie qui risque d’arriver.

« Mais avant cela, on s’est dit que puisque t’avais l’air un peu plus dégourdi que les autres piots, tu vas passer trois semaines sur les parois du volcan. Si t’y arrives, tu seras fait membre de la Liberté, et tu pourras descendre en ville. Sinon, tu resteras avec les autres maroufles. »

Le piot agite vigoureusement la tête, en signe d’acquiescement. Quand il fait ça, le capitaine a toujours peur qu’il ne se brise une vertèbre.

« Allez, dégage, le piot. Ce soir, Trouve-le-vent et Saturninon t’emmèneront à cheval là où tu resteras. T’as la journée pour te préparer. » Le capitaine n’a pas fini sa phrase que le piot est déjà dehors, le louveteau pendu à ses basques.

~~~

Le piot court, traverse le village, arrive dans la prairie qui l’entoure. Le louveteau court à ses côtés, cherchant à attraper ses chevilles avec sa petite gueule fine. Le piot ouvre sa gueule et lâche un énorme hurlement de joie. En même temps, il s’entremêle les jambes sur la bestiole et tombe à la renverse, roulant dans l’herbe. Les deux commencent à se battre, à qui à coups de dents, à qui à coups de griffes, bave et morve s’échangeant. Le piot rit aux éclats, il roule sur le dos, essoufflé, et soulève le louveteau au-dessus de lui, sa queue s’agitant encore plus vite que la tête du piot lorsqu’il acquiesce.

« Jsuis un homme, mon vieux ! » lâche le piot à son minuscule compagnon, sa langue dardant entre ses dents. Le piot s’arrête un instant, et se reprend, faisant exprès de rendre sa voix plus grave :

« Non. Je suis un homme, mon ami ! » insiste-t-il en imitant grossièrement le phrasé des hommes qu’il entend parler le soir aux veillées. Ca y est. Lui, le plus petit des piots, il est le premier à être promu. Lui qui n’a pas de mère, et dont le capitaine n’est pas le père, il a réussi.

« Enfin, les autres, pense-t-il à voix haute, leurs mères c’est des putains des bordels du coin, alors bon… C’est pas plus glorieux. »

Il ne sait pas ce qu’est un bordel, mais il s’en fiche. C’est ainsi dans sa caboche de piot. Il roule à nouveau dans l’herbe, il lâche le louveteau qui va fourrer son museau dans l’herbe, reniflant un ver de terre.

« Va m’falloir un couteau, marmonne le piot. Ca, Grande-Cuisse me le donnera. Une épée, jsuis trop piot pour ça… Et y m’faudra aussi une besace, en peau, comme celle de Gigoce. »
Il tortille des brins d’herbe, gratte la terre en se concentrant. Ses sourcils froncés donnent un air de juge à son visage enfantin.

~~~

Le soir arrive, le piot est sur la grande place du village. Le capitaine ne vient pas lui dire au revoir, pas besoin. Pas de ça chez la Liberté. Le piot n’a qu’un couteau avec lui. Pas besoin de plus, au final. Trouve-le-vent et Saturninon arrivent. Il monte en croupe du premier, et les chevaux s’élancent dans la nuit.

La troupe n’est pas loin des pentes du volcan. Rocailleuses, asséchées, elles sont le repaire de terribles créatures. C’est là que le piot va vivre, seul, pendant trois semaines. Trouve-le-vent et Saturninon lui trouvent un gros rocher penché, surmonté d’un arbrisseau rabougri. Le piot ne les regarde même pas s’éloigner, il cherche des racines sèches et entreprend de construire un petit tas, pendant que la nuit épaisse s’installe, pour s’allumer une veilleuse dans les ténèbres.

~~~

Le piot court. Trois nuits qu’il est là, le monstre l’a repéré dès la première. Le piot trace dans les caillasses, crapahutant à toute vitesse. Il se jette au dernier moment dans une crevasse, les griffes monstrueuses le frôlent. Le piot est terrorisé. Il claque des dents, se recroqueville dans son trou, s’éloignant le plus possible de cette horreur qui vole et qui pousse des cris stridents. Il ne l’a jamais clairement vue. Juste des éclairs fauves, dorés, roux. Et des hurlements à glacer un piot sur place. Les légendes de la Liberté, pour sûr, il les connait. Mais qu’elles soient vraies… C’est peut-être un engoule effrevent, comme aurait dit Saturninon. Ou pire… Un troll sulidaire, Gigoce en avait parlé, une fois. La chose tourne au-dessus de la crevasse, il entend le bruissement des ailes puissantes.

« Quoi qu’c’est, gémit-il, ça bouffe les piots, ça, c’est sûr… »

Il attend. Des heures. La nuit tombe. Le silence. La chose est partie. Mais le piot ne sort pas. Il le sait, elle l’attend. Là, quelque part, elle le guette.

A moitié mort de faim et de froid, couvert de bleus et les hardes en loques, le piot finit par sortir de son trou, son museau prudent guettant furtivement la bête. Elle n’est plus là. Il joue à cache-cache avec elle depuis qu’il est arrivé, c’est dur. Le piot essaie de ne pas penser à la boule d’angoisse qui se forme dans son ventre lorsqu’il repense qu’il va devoir rester là pendant trois semaines. Il a peur.

Les jours passent. La bête aussi, de temps en temps. Et c’est toujours la même course. Le piot ne pleure pas, jamais. Le piot a peur, mais le piot a la rage de vivre. Et les jours passent…

Le piot devient plus fort. A la fin de la première semaine, il réalise que ses sens se sont affûtés. Il est toujours sur le qui-vive, et la nuit, il voit mieux. Il sent mieux. Il esquive plus vite, il sait où sont les crevasses qui vont lui permettre de se cacher assez pour survivre.
Le piot n’est qu’un gosse de huit ans. S’il était plus vieux, il réaliserait que devenir plus fort aussi vite, ce n’est pas normal. Mais le piot ne sait pas…

~~~

Au loin, le capitaine, tous les soirs, lève les yeux vers les étoiles, en se demandant si son piot réussit à s’en sortir et est toujours assez vivant pour voir les mêmes étoiles. Le capitaine sait. Le capitaine se rappelle des mots qu’elle a dit… trois mots. Le premier… Le nom de la bête. Alors, lorsqu’il a entendu parler de celle qui terrorisait les environs… Le capitaine espère que le piot voit les mêmes étoiles que lui, soir après soir.

~~~

Le piot grogne en regardant le ciel. La bête, il ne l’a pas vue de la journée. Pas bon, ça. Le piot baisse la tête, et retourne à sa tâche. Les doigts en sang, il gratte encore et encore la terre. Son couteau ne lui sert à rien, ici, au final. Il déterre la racine convoitée et l’enfourne dans sa bouche avec avidité. Il la mastique goulûment, tout en examinant le reste de la terre autour de lui, à la recherche d’une autre racine. Soudain, un sentiment aigu d’agression le saisit à la base de la colonne vertébrale, et il se jette de côté, instinctivement. La serre énorme le frôle, s’abattant là où il se tenait quelques secondes auparavant. Il roule sous un rocher. Il a esquivé.

~~~

La deuxième semaine se termine. Le piot voit dans le noir, court plus vite que le vent. Le piot est agile, le piot est endurci. La bête le traque toujours. Il lui échappe encore.

Le piot, quand il dort, il voit des drôles de choses désormais. Plus il s’endurcit, plus la nuit, dans son ventre, se réveille quelque chose qu’il n’a jamais senti. Des sentiments qu’il ne connait pas. Des images dont il ne se rappelle pas. Des cris qu’il n’a jamais entendus. Le piot se bouche alors les oreilles, il ne veut pas entendre ce que lui hurle son propre esprit. Et le piot s’endort d’un sommeil agité, peuplé de faces de démons aux cornes noires.

~~~

Une nuit, une douleur atroce le réveille, au cœur. Il se redresse, haletant dans le noir, se cogne le front sur une saillie de la crevasse où il s’est enfoncé pour la nuit. Soudain, au loin, un cri déchirant traverse les ténèbres. La bête. Elle souffre. Le piot ne réalise pas tout de suite. Il se tient le cœur, il halète. Tant mieux, qu’elle crève, cette ordure. Une seconde plainte s’élève. La douleur s’intensifie. Le piot pleure. Il verse des larmes. Il ne comprend pas pourquoi. Avec un cri, dans sa petite main, il serre son couteau. Il sort de la crevasse, s’écorchant au passage. Il se met à courir parmi les éboulis de pierre, guidé par les cris de la bête. Quoi que ce soit, si ça a réussi à blesser la bête, ça le tuera, lui.

Le piot s’en fiche, il court, il n’y pense pas. La douleur dans son cœur lui donne des ailes. Une étrange euphorie s’empare de lui. Il se rappelle une phrase du capitaine : « Si la mort se suicidait, piot, ce serait l’éternité. »

Devant lui, il a toute son éternité de piot au cœur invincible.

Soudain, sur sa gauche, il l’aperçoit, à la lueur des étoiles. Elle est là. La bête. Le piot s’arrête, essoufflé. Il écarquille les yeux. Ce qu’elle est belle… Sa parure de plumes luit sous les étoiles, avec des éclats de feu. Son bec, énorme, s’ouvre en une plainte déchirante. Le piot sent son cœur se serrer douloureusement sous cette lamentation.

Derrière lui. La douleur qui envahit sa colonne vertébrale est atroce. Le piot a senti. Il se tourne. Un démon. Le démon a cornes noires qui hante ses cauchemars. C’est lui qui a blessé la bête. Il l’a chassée. Le démon va à pied, parmi les caillasses des pentes volcaniques. Mais il reste immense. Son armure n’a pas changé… Comment le piot peut-il le savoir, il ne s’en rappelle pas. Le démon a l’air encore plus surpris que le piot.
Le gosse ne réfléchit pas. Il sent monter en lui une formidable haine. Il ne comprend pas, il ne sait pas, il n’est qu’un piot. Mais cela n’importe pas. Il se plante sur ses jambes, son couteau tendu devant lui. Il regarde le démon d’un air féroce. Derrière lui, la bête agonise doucement. Le démon et le piot se font face, longtemps, sous les étoiles. Le visage du démon se fait impénétrable, tandis qu’il pose ses yeux sur le visage de ce piot. L’ancienne magie est à l’œuvre, il le sent. En silence, sans un murmure, il tourne les talons et se fond dans le noir, abandonnant la chasse. Le piot est libre, il n’a pas de pouvoir sur lui.

Tremblant, sous le choc, les dents s’entrechoquant violemment, le piot lâche son couteau. Il bégaie de frayeur. Un gémissement de la bête le ramène à la réalité. Il se tourne vers elle. Il hésite. Prudemment, infiniment lentement, il s’approche d’elle. Il tend la main, il effleure les plumes mouillées d’un sang noirâtre sous les étoiles. Il a touché le sang de la bête. Soudain, sans qu’elle ne s’y attende, elle redresse la tête et abat son bec tranchant comme un fil de rasoir sur sa poitrine de piot. Il hoquette de surprise, et tombe à genoux, les yeux révulsés. Il n’a pas encore senti la douleur qu’il sombre déjà dans l’inconscience, agonisant. Le griffon replie ses ailes sur lui, et commence à chanter tout doucement.

Au petit jour, le capitaine et ses hommes, venus rechercher le piot, le trouvent endormi, accompagné du monstre qui le maintient contre la chaleur de son poitrail.

Le capitaine ne dit rien. Ses hommes non plus.

Elle connaissait l’ancien langage, qui commande à l’ancienne magie. Elle a nommé son enfant ainsi.

Le premier mot : Cÿhw. Le griffon.

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L’esclave qui ne l’a jamais été : la fuite

[Texte de rôle-play pour le jeu Royaumes]

Ce chant est celui de l’esclave qui ne l’a jamais été. En Tecil, venez écouter l’histoire de celui qui se bat pour la liberté.

Chapitre I : La fuite

Plus il l’aime, plus il la détruit.

Le froid de novembre s’abattait sur tous les royaumes, sculptant des paysages désolés et de sombres forêts. Les bois, noirs et décharnés, se tordaient en longs gémissements sous le souffle du vent, dans une atmosphère sordide et ténébreuse. Le ciel bas et lourd de menaces orageuses écrasait l’horizon de son immensité nuageuse. Dans ce paysage désolé, une petite silhouette courait, ses pieds foulant les herbes sèches et ses longs cheveux se prenant dans les branches des arbres.

Pauvre femme. Elle avait été belle, autrefois. Elle l’était toujours. Mais la peur et la crainte déformaient la douceur de ses traits. Ses longs cheveux, d’un beau roux sombre il fut un temps, étaient ternes et salis, emmêlés de poussières et de feuilles mortes. Ses vêtements se réduisaient à quelques loques. Autour de son cou, la marque de l’infamie : le collier des esclaves. Cette femme courait, poursuivie par ses démons, fuyant de toutes ses forces. Elle serrait contre elle son bien le plus précieux, seule chose qu’elle avait sauvée dans sa fuite. Elle luttait de toutes ses maigres forces, usées par la servitude, refusant d’abandonner dans cette course éperdue.

Un gémissement d’angoisse franchit ses lèvres desséchées : derrière elle, les hurlements des manticores se faisaient entendre, déchirant le silence assourdi de l’endroit. Avec des sanglots de désespoir, elle accéléra encore, son souffle court raisonnant dans ses côtes comme celui d’une biche affolée. Elle tomba, se blessa à la cheville. Elle se releva immédiatement, vérifia que son précieux bien n’avait pas souffert de la chute d’un regard et reprit sa course, boitant. Elle ignorait la douleur, se raccrochant au maigre espoir qui vacillait au bout de cette course…

Elle déboucha soudain hors des bois, et aperçut au loin les premières maisons d’un village. Avec des halètements d’angoisse, tandis que la cavalcade derrière elle se rapprochait, et que les cris aériens des harpies résonnaient, elle se précipita en avant. Alors qu’elle arrivait près des bâtiments, il s’avéra que le village en question était en fait un camp d’entraînement mercenaire stable. Elle se rua au milieu du champ, au milieu des mercenaires, et se laissant tomber à genoux, elle lâcha sa prière en une plainte déchirante :

« Au nom de la Liberté, je vous en conjure, miséricorde ! »

Elle resta prostée, sanglotant, serrant contre elle le petit paquet. Alerté, le responsable de la phalange qui était en exercice sur le terrain arriva au pas de course. Lorsqu’il aperçut la jeune femme, il laissa échapper une exclamation de la plus vive surprise.

« Toi ! Mais… »

Au son de sa voix, la femme releva la tête, les cheveux à demi cachant son visage baigné de larmes. Elle l’interrompit :

« Au nom de notre ancienne amitié, mon vieil ami, qui a appartenu comme moi aux troupes de la Liberté, je t’en supplie, sois miséricordieux… »

Tremblante, elle leva vers lui son paquet. Il le saisit, tout en l’aidant à se relever, la soutenant car elle était chancelante. Au même instant, les cris des poursuivants se faisaient entendre dans le village. Une meute de manticores déboula sur le champ d’entraînement, survolée au loin par des harpies qui tournaient en cercles menaçants. La meute était menée par un cavalier immense et noir, au visage aussi blanc que la mort, et aux cornes aussi sombres que son esprit. A son armure, tous le reconnurent comme un démon servant le mal. La femme gémit en l’apercevant. Le chef de la phalange resserra sa prise autour de son amie.

Le démon fit un geste, toute la meute se fit silencieuse. Il ne prit pas la peine de descendre de son cheval, le faisant avancer d’un mouvement de rênes. L’esclave en fuite se pencha vers son paquet, qui commençait à gémir en se tortillant dans les bras du capitaine. Celui-ci entendit la jeune femme murmurer trois mots. Puis, elle s’échappa de l’étreinte de son ami, et, aussi vacillante ait-elle été, elle se redressa, avec un regard de reine, lumineux et triomphant. C’était une créature brisée, mais à cet instant, elle possédait toute la noblesse du cœur.

« Il est trop tard, lâcha-t-elle. Tu lui as mis son collier d’esclave, mais je n’ai pas laissé l’ancienne magie faire son œuvre. Il est né libre, et a été confié à un homme libre… Tu n’as plus aucune emprise sur lui ! »

Le démon l’ignora. Il porta son regard sur le capitaine. D’une voix basse et grondante, terrible, il articula :

« Cet enfant est mien. J’exige que tu me le rendes. »


Bien qu’il ne saisisse pas véritablement la portée de la scène, le capitaine se redressa, serrant l’enfant contre lui, et porta la main à sa garde, tandis que ses hommes se resserraient autour de lui :

« Elle a dit vrai. Elle me l’a confié, j’en ai accepté la garde. L’ancienne magie le lie désormais à moi, et si elle t’appartient, lui grandira libre. »

Le démon lâcha un hurlement de rage, son cheval rua. La femme tomba, et manqua de se faire piétiner par les sabots meurtriers. Avec un regard de fureur, le démon se pencha et la saisit, minuscule dans sa poigne de fer. Il la souleva par son collier, l’installant sur sa selle, devant lui. Elle pleurait. Sans un regard en arrière, le démon fit faire demi-tour à son étalon, tandis que la meute hurlante commençait à piétiner. La femme se pencha, jetant un dernier regard empreint de douleur à son fils.

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Les ombres d’une gare

La gare était sombre et vide. Le dernier train de nuit venait de partir. Les employés avaient quitté le bâtiment, laissant la coupole surplomber un hall désert de toute vie humaine.

J’étais seul. Recroquevillé sur un banc. Je levai la tête, je vis une bulle d’étoiles me dominer, m’écraser de toute sa hauteur. Autour de moi, ma solitude me rappellait inlassablement que j’étais devenu un paria. Même les gardiens ne m’avaient pas prêté attention en verrouillant les portes vitrées. Les humains étaient tous partis de ce lieu où les vies se croisaient à la lumière du jour : il était temps. Les ombres s’animèrent.

Du coin de l’oeil, imperceptible, je vois la première s’extirper de dessous le banc où je suis. C’est un homme, un vieillard. Sa casquette sale et son manteau usé le dérobent aux regards, je peine à le discerner dans l’obscurité ambiante. Il lève son visage vers la coupole, aspire la lumière des étoiles, la boit, finit de prendre forme. Il regarde autour de lui, hagard. Son visage est livide, mais tellement creusé de rides que j’ai l’impression que des rigoles d’ombres lui coulent des yeux. D’ailleurs, son regard… Un éclair argenté passe dans les deux globes, dévorés par de la vermine. Je la vois grouiller jusque sous ses paupières. Un sourire hideux déforment sa face lugubre. Un sourire mort, pourri jusqu’à l’os soutenant les gencives. Des dents branlantes. Il porte péniblement une main ganté de tissu rongé par les mites à son visage, comme s’il se le massait pour mieux se réveiller. Il me voit. Il m’a vu. Il grogne. Peut-il encore s’exprimer autrement ? J’en doute. Il s’asseoit lourdement sur le banc, à côté de moi. Pas collé, mais pas éloigné non plus. Je ne sens pas d’odeur, cette odeur fétide qui devrait lui coller aux basques : les ombres non pas d’odeurs. Il me fixe, enfin, je le déduis en voyant la direction de son regard. Il grogne à nouveau, et lentement, très lentement, il glisse la main dans la poche de son manteau et en sort un harmonica. Puis, toujours en me regardant, il souffle dedans. Comment fait-il, avec sa bouche tordue ? Mais… Il parle, enfin. Des oiseaux de métal lui sortent de ses foutus poumons d’ombre. Il les gueule dans le silence épais de la gare. Les oiseaux de métal s’enfuient en tous sens, volent encore et encore, se cognent aux murs, se cognent à la coupole, meurent lamentablement en gisant sur le sol leur vol accomplit. Et le vieux souffle, souffle, souffle dans son harmonica, et les oiseaux volent, volent, volent. Quelle douce mélodie… Horrible et grinçante, mélancolique. J’ai un goût salé sur les lèvres : je pleure. Un dernier oiseau s’envole vers les étoiles de la coupole, s’exhalte en un dernier cri d’agonie, et retombe sur le sol. C’est fini. L’ombre se lève, doucement, tout doucement. Je ne vois plus une parodie de corps humain, mais une ombre qui s’effiloche, doucement, tout doucement. Il me regarde une dernière fois, tend la main… L’harmonica tombe sur le banc, l’ombre a disparu. Je prends l’harmonica et je le mets dans ma poche.

La seconde ombre arrive déjà. Un long rire de femme, chaud et clair, brise le silence laissé par la mort des oiseaux. Elle danse, elle danse au milieu du hall, tourbillone, sa robe est rouge, rouge rubis, rouge sang, sa bouche est cerise, coeur, sang, ses yeux sont deux flammes qui percent le noir, percent mon coeur ! Elle tourne elle tourne elle tourne, encore, encore, encore, ses pieds martèlent le sol, elle est sauvage, elle est furie, elle est ! Elle s’arrête. Haletante. Je vois ses seins qui se soulèvent rapidement sous le mince tissu de sa robe. Ses longs cheveux noirs lui masquent le visage. Je vois un sourire se dessiner derrière, un sourire aux reflets d’argent. Elle lève la tête vers les étoiles et pousse un long hurlement. Un hurlement à embraser le sang. Elle éclate de rire à nouveau, ce rire, oh ce rire, encore, encore, je le veux, je veux le glisser sur sa peau, je veux nous envelopper tous les deux dedans, je veux…

La troisième ombre a deviné mon désir. Je l’ai appelé de toutes mes forces, sans pour autant le désirer, lui. Il est grand et maigre. Et beau. Non, il est, tout simplement, comme la femme est aussi. Il est sorti d’un casier. Il joue nonchalamment avec des cartes, tout un jeu, qu’il envoie autour de lui et se réunissent magiquement dans sa main. Il continue à les battre, la femme se remet à danser, ils tournent l’un autour de l’autre, silencieux. Lui me regarde, avec ses cartes argentées dans les mains qui dansent devant ses yeux. Il se moque de moi. Tu la veux ? semble-t-il me dire. Ose venir me la prendre. Il s’approche d’elle. Je suis au supplice. Il la frôle. Elle se dérôbe. Il la retient. Elle cède. Il passe sa main dans son épaisse chevelure et en tire une orchidée. La fleur dégoutte du sang. Il la lui présente. Elle lui sourit, insolente, séductrice, succube. Et, délicatement, elle lèche les pétales de la fleur. Lentement, très lentement. Perverse. Puis, elle dévoile ses canines, pointues et délicates, argentées. Elle arrache brutalement un pétale de la fleur. Elle le tient serré entre ses crocs, entre ses lèvres rouges de sang. Elle lève sa petite main, fine et blanche, fragile, et prend délicatement le pétale entre ses lèvres. Elle l’appose délicatement sur la joue de son compagnon, lui en barbouillant le visage. Puis, avec un soupir de contentement, presqu’un soupir de jouissance, elle lui déchiquette le visage, sauvagement. L’ombre au jeu de cartes disparaît. La femme se tourne vers moi. Je ne bouge pas. Hypnotisé par son sourire argenté. Elle s’avance vers moi, légère, légère, glissant silencieusement sur les dalles. Elle joue avec les froufrous de sa robe, qui dévoilent jusqu’au haut des ses cuisses au fur et à mesure qu’elle avance. Elle est vers moi. Elle est sur moi. Animale.
Elle crie lorsque je la pénètre, merde j’ai été trop fort, je vais lui faire mal, non il ne faut pas, elle est fragile, je vais la blesser, non arrête toi, pourquoi tu continues, tu as mal et pourtant…
Je suis seul. L’ombre qui danse a disparu. J’imagine presque son parfum légèrement ambré qui flotterait encore sur moi : je pleure.

Les étoiles et leur douce lueur m’ont caché l’arrivée de l’ombre suivante. Lorsque je relève la tête, elle est là, souriante. Mais ce n’est pas à moi qu’elle sourit, elle sourit aux étoiles. Qu’est-ce que… Elle est douce, nimbée d’une longue tunique blanche, elle est lumière ténébreuse. L’évidence me frappe de plein fouet : cette femme a un ange en elle, un ange qui va bientôt éclore, briser son corps délicat, faire imploser ces tripes, couvrir de sang sa pureté, découvrir l’inconnu infernale.
Mais pour le moment, l’ange est dans son coeur. Je peux presque le deviner : il est blotti dans ses sentiments et ses souvenirs, vous savez, cette petite musique qui sort d’une petite boîte oubliée là, presque par hasard, entre deux noëls passés et les souvenirs de la petite école et du collège.Tout chaud, tout doux, c’est un petit ange qui la réchauffe de sa présence, qui vit en elle, qui vit à travers elle, qui vit dans son coeur… Et son coeur est gros, et lourd, et gros et lourd et gros et lourd… Tellement qu’il en déforme son ventre. L’ombre sourit encore aux étoiles, il est l’heure… Son coeur est gros, mais elle n’a pas peur… Et l’ange éclôt, et l’ombre disparaît, et une petite étoile rejoint ses compagnes à travers la verrière de la coupole…
Je vois le sang qui macule encore le sol de la gare : je pleure.

J’ai tout abandonné. J’ai voulu tout recommencer. Mais pour prendre un nouveau départ, je devais avant revenir en arrière, me pardonner et pardonner au passé. Je me suis retrouvé ici, dans ce vide d’humanité. J’ai assisté à la vie des ombres.

Finalement, c’est terminé.

Sauf que je n’étais pas seul dans la gare. Elle était là aussi, pas très loin, en fait juste sur le banc en face. Je ne l’ai pas vue jusqu’à cet instant, et elle ne m’avait pas vu non plus. Qui es tu ? Tu me regardes avec tes grands yeux interrogateurs, un peu apeurée, un peu intriguée, tu te demandes qui je suis et pourquoi tu ne m’as pas vu avant. C’est étonnant, mais je lis la même chose sur mon visage qui se reflète dans tes grands yeux. Tu te lèves, je me lève. Tu fais un pas, j’en fais un. Nous sommes face à face. Nous nous sourions.

Ca ne faisait que commencer.

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Le conte de la fée du piano

Kiss the rain – Yiruma

Des fois, lorsqu’on entre quelque part, on se sent chez soi. C’est inexplicable, mais c’est ainsi. La première fois que je suis entrée dans ce vieux théâtre à l’abandon, je cherchais un endroit où passer la nuit. Je ne voulais pas rentrer chez moi, je savais qu’il m’y attendait pour achever la rouste qu’il avait commencée ce matin. Bref, j’étais en galère. La dernière fois, les flics m’avaient prise pour une pute lorsqu’ils m’avaient trouvée dans le parc. Les ponts, c’est mort, j’en avais la trouille depuis qu’un clodo m’avait hurlée dessus en me trouvant sous “son” pont. Petite, on me disait toujours que les ponts, c’était les maisons des trolls.

Enfin bon, il pleuvait, j’avais même pas ma veste. J’avais passé la journée à me planquer dans les ruelles les moins fréquentées de la ville. Pas envie d’expliquer ma gueule. J’étais trempée, j’étais naze, et en plus, j’avais mal partout. Et il y avait ce vieux théâtre, là… C’est marrant, quand ils condamnent un truc, ils barricadent la porte d’entrée mais pas celle de derrière. Enfin si, mais pas les “petites” entrées. J’avais brisé à coups de pieds la vitre toute poussièreuse de la cave et je m’étais glissée dedans. Je m’étais écorchée au passage, mais j’en avais rien à foutre. Une de plus ou de moins, des coupures, j’en étais plus à ça près. Je m’étais aussi ajoutée quelques bleus, en me cassant joliment la gueule à l’intérieur. La cave était plus haute que je ne le pensais. C’était sombre, poussièreux, et il y avait un je-ne-sais-quoi de très inquiétant, entre les vieux mannequins à costumes disséminés ça et là, quelques malles éventrées, un miroir fendu, et pleins d’autres choses encore, mais qui se résumait à des formes dans le noir. Petite, on me disait toujours que les vieilles caves, c’était la maison des sorcières. Je m’étais relevée à peu près un seul morceau, et j’avais vaguement époussetée mon jean, pour reprendre contenance. Puis je m’étais dépêchée de chercher la sortie de la cave.

J’étais arrivée dans le théâtre par les coulisses. La seule lumière qui entrait encore par les fenêtres, c’était celle des néons électriques de la ville, dehors. C’était vieux, à l’ancienne, quoi. Avec des vieux rideaux de velours rouges, des vieux fauteuils défoncés, des vieilles lattes de bois qui craquent. Et incompréhensiblement, alors que ce n’était qu’un abri comme un autre, je m’étais sentie chez moi immédiatement. C’est comme de rentrer après une sale journée et de trouver une maison toute éclairée avec des gens sympas dedans. J’étais bien, dans ce théâtre. J’avais fureté un peu, c’était comme une maison de poupée géante avec pleins de vieux accessoires oubliés, abandonnés-là. Un peu cassés, un peu poussiéreux, mais qui ne demandaient qu’à être trouvés. Dans une des loges, j’avais trouvé des bougies et des allumettes, avec des socles en ferraille. J’avais tout disposé sur la scène. Dans un recoin, j’avais trouvé le jumeau du miroir fendu de la cave. J’étais redescendue, d’ailleurs, avec une bougie bien sûr, pour farfouiller dans les malles. Remontée sur scène, j’avais fière allure avec un chapeau de mousquetaires auquel il manquait des plumes et une cape drapée en toge. Bon, j’avais la gueule défoncée, mais à la lueur des bougies, ça se voyait pas. Et puis, la cape, je pouvais la remonter sur mon nez comme un bandit. La classe quoi. Tout au fond de la coulisse opposée, j’avais trouvé un vieux piano. Tout petit, et monté sur roulettes, avec une corde pour le tirer et le mettre en place sur scène. J’avais eu du mal à le tirer jusque sur la scène, j’étais à peu près aussi cassée que mes nouveaux jouets. Mais il y était, au milieu des bougies, j’avais aussi installée une petite caisse devant en guise de tabouret. J’avais solennellement salué la salle imaginaire, j’avais soulevé son clapet, et, en retenant mon souffle, j’avais appuyé sur une touche, doucement. Un la, je crois bien. Dehors, la pluie battait son plein. Et moi, j’avais halluciné en constatant que le piano était en état de marche. Le son était parfait. Comme quoi, quelque chose de cassé, suffit de le trouver et de lui parler doucement. J’alignais maladroitement quelques notes. Avant de m’embarquer dans ma galère, j’en jouais beaucoup. Mais lui n’avait pas voulu de piano chez nous, c’était trop gros et trop cher. Mes doigts étaient tout crispés sur les touches, je m’en rappelle. J’avais eu du mal à retrouver mes marques. Et puis, doucement, tout doucement, j’avais retrouvé une vieille mélodie. Un peu mélancolique, je l’avoue. Mais je l’avais joué, du moins, le début.

Et tout à coup, alors que je peinais à me rappeler des notes, il y avait eu une lumière. Une toute petite lueur, hein, fugace. Légère. Hallucination ? Pas grave, j’avais retrouvé mes notes, et j’avais recommencé à jouer. Et puis, encore une fois, du coin de l’oeil, une petite lumière. Les bougies, certainement, qui se reflétaient dans leurs socles en fer-blanc. Mais j’étais arrivée au moment que je préférais de cette mélodie. Je me rappelle que j’avais fermé les yeux, pour mieux laisser mes doigts voler d’eux-mêmes sur le petit clavier. Sauf que… à mes notes s’entremélaient d’autres notes. Quelqu’un d’autre qui jouait avec moi. J’avais ouvert les yeux. Je crois bien que si ça n’avait pas été dans ce théâtre, à ce moment-là, alors que j’avais décidé de me tuer après avoir fini ce morceau, j’aurais arrêté de jouer à cause de la surprise, et tout aurait été brisé. Car petite, personne ne m’avait dit que les pianos, c’était les maisons des fées. Elle était minuscule, un peu poussièreuse, un peu cassée. Mais elle dansait de touche en touche, sautillant par-dessus mes mains, pour ajouter des notes à ma mélodie. La mélodie s’était achevée. La fée s’était posée sur le rebord du piano, avait fait une révérence, et était redescendue à l’intérieur. J’avais cru qu’il pleuvait dans le théâtre. En fait, je pleurais.

Le lendemain, j’avais soigneusement tout rangé, et j’étais ressortie comme j’étais entrée, par ma vitre, en empilant des caisses dessous. Mais au-lieu de rentrer chez lui, j’avais été droit au commissariat. Parce-que, petite, on m’a toujours dit que les contes se finissent bien.

Je n’aurais pas dû ajouter la fée sur le dessin. C’est encore plus moche.

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Danse de guerre

White night imagination – Atelier Iris

La gitane s’élança par-dessus le cercle de flammes dans une gerbe d’étincelles. Les hommes réunis autour se turent, les enfants écarquillèrent les yeux. Elle dansait au son du violon et des grelots qu’elle avait attachés à ses poignets et ses chevilles. Elle se cambrait, elle s’élançait, elle virevoltait, ses longs cheveux de feu l’habillaient, ses voiles cachaient à peine son corps tendu, couvert d’une fine sueur, elle dansait, elle était le feu et les larmes, elle était le courage et l’air, elle était… Elle s’arrêta, cambrée, fière, belle et insolente, dévisageant lentement chacun des spectateurs. Elle fit un geste au-dessus du feu, celui-ci s’apaisa, et prit une belle teinte couleur de terre battue. Sa voix s’éleva, douce et claire.
“J’ai vu le matin se lever sur la plaine. J’ai vu les hommes fourbir leurs armes. J’ai vu leurs étendards claquer au vent. J’ai respiré l’odeur des chevaux sous leurs plaques de cuir, j’ai senti le soleil caresser ma peau déjà échauffée par l’excitation du combat…”
Restant sur place, dansant lentement puis de plus en plus violemment, à un rythme qu’elle seule entendait, elle fit un geste et le feu se fit haut comme un homme et vert comme son courage.
“J’ai vu, reprit-elle, d’une voix pleine de défi, le Seigneur sortir de sa tente, son armure luir au soleil. J’ai entendu son appel, j’ai pris les armes et je l’ai suivi, et j’ai dansé pour lui et j’ai tué pour lui…”
Elle reprit sa danse sauvage, le feu devint un arbre immense, couleur de sang et de mort, mais aussi couleur de victoire et de vie.
“ET NOUS AVONS BAISE CETTE TERRE ! hurla-t-elle, EMPLIE DU SANG DE NOS ENNEMIS, PLEURANT LA MORT DE NOS AMIS !”
Et chacun qui la voyait pouvait sentir son coeur s’emplir du bruit des fers qui s’entrechoquent, des râles des blessés et des cris des vainqueurs. Les enfants avaient les yeux qui brillaient, les hommes serraient fièrement les dents. Et elle dansait, libre et incontrôlée, elle dansait toute la fureur de la bataille.
“Et le martèlement de ma danse, dans la poussière de notre victoire, a marqué les survivants du sceau des héros…” murmura-t-elle d’une voix rauque et haletante, tandis que le feu se mourrait.
Les spectateurs se dispersèrent, elle ramassa sa cape et les quelques pièces d’argent qui y avaient été jettées. Un homme demeura.
Dans les lueurs mourantes du feu, il s’approcha. Elle ne se tourna même pas vers lui, rabattant sa capuche sur son visage en s’emmitouflant dans sa cape.
“C’est amusant, selon le pays où tu te trouves, cette bataille trouve toujours une issue différente…” lui murmura-t-il, goguenard. Elle consentit à lui jetter un regard glacial.
“Que des gosses de quinze ans se soient faits massacrer pour un seigneur ou un autre, à mes yeux, ça revient au même.” lui répondit-elle. Elle le haïssait autant qu’elle l’adorait. Car elle aimait tendrement les mercenaires dont elle avait fait partie. Mais elle haïssait ce qu’ils avaient fait. Son ancien partenaire le savait.
“On est nés pour ça, c’est ainsi.” dit-il en haussant les épaules. Il n’ajouta pas qu’elle était comme eux, c’était inutile. Il lui tendit l’ordre de mission qui était arrivé de leur chef.
“Tu es des nôtres ?”
Son sourire luisait dans le noir, un sourire de tueur. Elle eut d’abord un mouvement de recul. Sa vie actuelle… Elle était libre. Enfin… Libre… Avec un soupir, elle dut admettre, encore, qu’il avait raison. Le sourire qu’elle lui renvoya était encore plus éclatant.

Certaines paroles de la danse de la gitane sont directement inspirées du texte Le tigre bleu de l’Euphrate, de Laurent Gaudé. Les personnages présentés ici sont des personnages de rôle-play.

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leçon de souffrance n°03 : Le son du silence

Sound of silence – Simon et Garfunkel

Elle passait tous les jours, le matin et le soir, pour aller et revenir du lycée. Elle avait toujours les yeux baissés. Elle était polie avec tout le monde. Jamais de maquillage, jamais de jupe. Elle passait, les yeux baissés.

La mère essaie de calmer les pleurs du bébé. Elle vit seule depuis que son petit ami l’a quittée, pendant la grossesse. Son appartement est semblable à tous les autres de la cité. Le bébé hurle depuis plus d’une heure. En fait, il a été réveillé par les cris. Tout le monde les connaît, ces cris. Ca fait déjà un mois. Ils l’attendent quand elle rentre du lycée, et ils l’entraînent. Elle appelle au secours, elle se débat, elle crie. Tout le monde entend. Même le bébé. Surtout le bébé. Son berceau est près du couloir qui donne sur la cage d’escalier, en-bas de laquelle il y a les caves. Donc il est réveillé quand elle crie. La mère essaie de le calmer. Les deux fois précédentes, elle les a entendus remonter quand ils en ont eu terminé. Ca va vite, ça ne dure pas longtemps. Le bébé pleure. La mère est seule. La fille, elle avait toujours les yeux baissés. Le bébé pleure. Un autre cri, déchirant, lui parvient, à travers les minces cloisons de plâtres. Le bébé pleure. La mère est seule. Tout le monde les entend, ces cris. La mère pose le bébé dans le berceau, tire le berceau loin du mur, loin du couloir, loin de l’escalier. Un autre cri. Des rires. La mère a la nausée. Une autre grossesse, peut-être. Celle du dégoût. Le bébé pleure.

Un mois, que ça dure. La fille, elle a toujours les yeux baissés. La mère décroche le téléphone, elle appelle la police. Encore un cri… La mère sait que s’ils savent que c’est elle qui a appelé la police, elle est seule. Des gémissements. Pourquoi la mère n’entend-elle toujours pas les sirènes d’alarme ? Le bébé pleure. La mère lui sourit. Elle est nauséeuse de sa nouvelle grossesse. Elle sort dans le couloir. Plus de bruit. Elle verrouille la porte derrière elle. Elle longe le couloir, descend les marches. L’un d’eux la bouscule en remontant en courant, hagard, il ne la voit même pas. Un autre est appuyé contre la porte qui ferme l’accès aux caves. La mère n’entend que ses murmures, en boucle. Putain. La mère entre. Elle avance. La cave la plus proche a été ouverte. Les deux derniers sont là. La fille est par-terre. Ses yeux sont grands ouverts. Et seul règne le son du silence.

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leçon de souffrance n°02 : Chéri et sucreries

Chéri, que dirais-tu de rester allongé près de moi pendant que j’écris ma nouvelle histoire ? Je sais que tu aimes mes histoires. Moi assise dans le canap, les jambes croisées sous moi, toi allongé, la tête au creux de mes jambes. C’est notre rituel. J’écris, tu écoutes ma plume dessiner les traits de paysages merveilleux, avant que toi tu ne dessines les courbes de mon corps à l’encre de tes mains…

Ca va, tu es bien installé ? Alors, cette histoire… Voyons…. Je mordille mon stylo, les yeux perdus dans le vague. Je repousse distraitement quelques mèches sur ton front. Je veux une histoire de bonheur. Je veux des personnages en bonbons acidulés, je veux du rose dans le ciel et des nuages en barbe à papa. Je veux une mer de violettes, je veux une plage de neige orangée. Je veux des oiseaux avec des ailes d’ange, je veux des coccinelles avec des sourires de Chat de Cheshire.

Tu m’écoutes chéri ? Non bien sûr, je plaisante, je ne vais pas créer cet univers digne de Dali ou d’une composition de Huysmans… Mais c’est cette mélodie-là que je veux sous mes doigts. Je veux créer le bonheur, un bonheur aussi épais que du sirop. Mes personnages sont heureux, c’est une histoire sans histoires, un bout de vie sans soucis, une course à perdre haleine en haut de la falaise avant de s’arrêter, baigné par le soleil, la mer ronronnant sous soi, de s’écrouler en arrière et de dévaler dans l’herbe en riant.

Tu te rappelles, chéri ? C’est comme lorsque nous nous sommes rencontrés. Une histoire de bonheur… J’en ai assez de ces histoires en demi-teintes, où le chevalier se révèle le démon. Je veux du rose pétant, du bleu océan, du jaune jonquille, du bonheur plein la page quoi ! Qu’en penses-tu chéri ? Je te souris, tu as les yeux clos. Que tu es doux, ainsi… Et moi j’écris, j’écris, j’écris, je confectionne ce sirop de bonheur, tellement épais et sucré qu’il dégouline de joie de vivre. Comme ma joie d’écrire et d’être là, toi comme ça.

Avant que tu ne dessines mon corps à l’encre de tes mains, trempées dans mon sang, chéri. Je te souris. Que tu es doux, ainsi… Les yeux fermés. Je veux du bonheur plein les pages pour effacer la douleur plein mon ventre. Comme lorsque tu modelais mon corps à l’encre de tes coups, chéri. Mais que tu es doux ainsi… J’ai coloré notre vie de couleurs lorsque j’ai fait feu, et mes jambes sont délicatement imbibées de sang. Mais pour une fois ce n’est pas le mien… Je ne veux plus du rouge pétant ni du bleu hématome ni du jaune infection ni du malheur plein la tête quoi ! Tu m’écoutes, chéri ?

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Leçon de souffrance n°01 : Whisky-Piano

Beethoven – Sonate au clair de lune

J’entrai dans mon appartement, je verrouillai la porte derrière moi. Je me débarassai de ma veste dégoulinante de pluie en la jettant… Quelque part. Ce soir non plus, je n’allumai pas la lumière. De toute façon, l’orage qui grondait dehors apportait une clarté crépusculaire à mon chez-moi. Trop clair. Je fermai les yeux, je refusai de voir. Je m’accroupis, défaisant les lacets de mes chaussures. Je les retirai, lentement. Je me redressai, lentement. Les yeux toujours clos. Au loin, à travers le vacarme de la pluie tambourinant sur les fenêtres, j’entendis un son… J’avais laissé la chaîne hi-fi allumée avant de sortir. Mon ventre se tordit douloureusement, quand je reconnus la musique. Sa musique. A cet instant, je savais que garder les yeux clos ne servirait à rien. Elle était là.

Les notes tirées plaintivement du piano étiraient les secondes, allongeaient le temps. J’ouvris les yeux. Elle était là, devant moi, au milieu du salon. Sur une table basse, elle avait disposé un couteau et des amuse-gueules, pour un apéritif. Même dans le noir, je pouvais percevoir le moindre détail sur elle. Ce soir, elle était habillée avec une robe simple. Ses cheveux étaient bouclés. Ses yeux étaient noirs. Elle me souriait, provocante. Elle savait que je n’aimais pas quand elle faisait la pute. Mais elle savait aussi qu’elle m’excitait terriblement. La musique continuait, le prélude venait de s’achever. Elle ne bougeait pas, elle m’attendait.

Comme tous les soirs depuis des années. Je fis mine de l’ignorer, je desserrai ma cravate en m’avançant dans la pièce et en allant me servir un verre de whisky. Même dans le noir, je connaissais la position de la bouteille et du verre, identiques à chaque soir. Je n’avais jamais aimé l’alcool, surtout cette boisson là. Mais ça me donnait une contenance, et du courage. Pour elle. Je me retournai, mon verre à la main. La robe avait disparu. Son sourire était encore plus vénéneux. La musique continuait, les notes au piano s’enlaçaient. Je bus mon verre d’une traite, je me brûlai la gorge. Je le reposai, je m’avançai vers elle.

Comme chaque soir, je lui arrachai ses sous vêtements et lui fis l’amour violemment, à même le tapis. La musique continuait, bourdonnant dans ma tête. Elle riait sous mes coups. Je savais que je la frappais, elle continuait de rire. La musique entama son final. Le salon était silencieux. Elle gisait, sous moi, muette. Son sang commençait à imbiber la moquette. Je lui avais percé le ventre avec le couteau qu’elle avait elle-même amené. J’avais la tête qui tournait. L’alcool. Le sang. Son rire. La musique. Le CD lança ses ultimes notes. Je rouvris les yeux. J’étais seul.

Comme d’habitude, depuis que l’autre homme qu’elle voyait l’avait tuée dans notre appartement, avec ce couteau.

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Une voix à travers mon mépris.

Le ciel était maussade, mon humeur aussi. Je n’aime pas les gens. Je n’aime pas les bus en retard. Je n’aime pas avoir eu une mauvaise journée.

Mais j’aime bien la pluie. Alors qu’autour de moi, dans l’arrêt, les gens s’agglutinaient jusqu’à ne plus pouvoir respirer, terrorisés par les trois malheureuses gouttes de pluie qui tombaient, j’avançais de quelques pas, me retrouvant libre. Et sous la pluie.

Je trifouillais mon mp3 jusqu’à monter le son à m’en faire exploser les tympans. J’aime cette musique. Des notes de piano qui s’envolent joyeusement, un son de violon qui les porte…. Ca me rend le sourire.

Plus de batterie. Décès final de mon mp3. Je n’aime pas les mauvaises journées.

Agacée, je le fourrais dans ma sacoche, et j’essayais d’ignorer le brouhaha incessant autour de moi. Des gens. Normaux. Avec leurs soucis, leurs délires, leurs voix qui hurlent (mais bordel ils comprennent pas qu’ils hurlent pour couvrir les autres, qui à leur tour hurlent encore plus fort, et ainsi de suite ?!). Mélancoliquement, je jettai un regard désespéré au coin de la rue, et regardai distraitement l’Opéra de ma ville, de l’autre côté de la route. Toujours pas de bus.

C’est alors que… une voix. Une voix au dessus des autres. Encore quelqu’un pour crier plus fort que les autres, à tous les coups.

Non. Il chantait. Je compris que ça venait de l’Opéra. D’ailleurs, même maintenant, je n’ai toujours pas compris comment j’avais pu la percevoir. Peut être une fenêtre ouverte… Mais là n’est pas le propos.

Cette voix… Evidemment, j’avais déjà entendu des chanteurs d’opera à la radio, sur un cd ou à la télévision. J’avoue que rien ne m’avait transportée. Et là, ce chanteur invisible, avec sa voix à peine perceptible dans le vacarme urbain, qui ne chantait même pas un véritable  morceau, mais faisait des exercices vocaux…

Il m’a tapée dans le coeur, ce jour là. J’ai fermé les yeux, fais le vide, et j’ai oublié. J’ai oublié que j’étais minuscule dans la foule, mais toujours trop grande, trop pataude individuellement, pour m’y fondre. J’ai oublié mon profond mépris pour ces gens, venant de mon incompréhension à leur égard. J’ai oublié que j’en avais ras le bol de tout.

Ca n’a duré que quelques secondes, quelques brèves secondes où je n’ai plus été seule dans ma tête. Il ne chantait que pour moi, et j’étais la seule à l’entendre.

Le bus est arrivé. La journée était radieuse.

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Rouge – La luxure

digital

Digital Media (http://half-stasis.deviantart.com)

Premier post, origine du blog. Quoi de mieux que la luxure, donc ?

Je ne connais pas grand chose à l’art digital, donc je ne vous parlerai pas de la conception de cette image ni de ses détails techniques.

Je me contente de vous faire remarquer les tonalités noir/rouge/ocre/or qui se succèdent, de la même façon que nos émotions lors d’une relation intime. Je pourrai épiloguer sur les délicates volutes formées par l’artiste, qui se croisent et s’entrecroisent en longs filaments de plaisir. Mais pas la peine pour cette fois.

Et du néant sortit la vie.

Bienvenue.

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