
La gare était sombre et vide. Le dernier train de nuit venait de partir. Les employés avaient quitté le bâtiment, laissant la coupole surplomber un hall désert de toute vie humaine.
J’étais seul. Recroquevillé sur un banc. Je levai la tête, je vis une bulle d’étoiles me dominer, m’écraser de toute sa hauteur. Autour de moi, ma solitude me rappellait inlassablement que j’étais devenu un paria. Même les gardiens ne m’avaient pas prêté attention en verrouillant les portes vitrées. Les humains étaient tous partis de ce lieu où les vies se croisaient à la lumière du jour : il était temps. Les ombres s’animèrent.
Du coin de l’oeil, imperceptible, je vois la première s’extirper de dessous le banc où je suis. C’est un homme, un vieillard. Sa casquette sale et son manteau usé le dérobent aux regards, je peine à le discerner dans l’obscurité ambiante. Il lève son visage vers la coupole, aspire la lumière des étoiles, la boit, finit de prendre forme. Il regarde autour de lui, hagard. Son visage est livide, mais tellement creusé de rides que j’ai l’impression que des rigoles d’ombres lui coulent des yeux. D’ailleurs, son regard… Un éclair argenté passe dans les deux globes, dévorés par de la vermine. Je la vois grouiller jusque sous ses paupières. Un sourire hideux déforment sa face lugubre. Un sourire mort, pourri jusqu’à l’os soutenant les gencives. Des dents branlantes. Il porte péniblement une main ganté de tissu rongé par les mites à son visage, comme s’il se le massait pour mieux se réveiller. Il me voit. Il m’a vu. Il grogne. Peut-il encore s’exprimer autrement ? J’en doute. Il s’asseoit lourdement sur le banc, à côté de moi. Pas collé, mais pas éloigné non plus. Je ne sens pas d’odeur, cette odeur fétide qui devrait lui coller aux basques : les ombres non pas d’odeurs. Il me fixe, enfin, je le déduis en voyant la direction de son regard. Il grogne à nouveau, et lentement, très lentement, il glisse la main dans la poche de son manteau et en sort un harmonica. Puis, toujours en me regardant, il souffle dedans. Comment fait-il, avec sa bouche tordue ? Mais… Il parle, enfin. Des oiseaux de métal lui sortent de ses foutus poumons d’ombre. Il les gueule dans le silence épais de la gare. Les oiseaux de métal s’enfuient en tous sens, volent encore et encore, se cognent aux murs, se cognent à la coupole, meurent lamentablement en gisant sur le sol leur vol accomplit. Et le vieux souffle, souffle, souffle dans son harmonica, et les oiseaux volent, volent, volent. Quelle douce mélodie… Horrible et grinçante, mélancolique. J’ai un goût salé sur les lèvres : je pleure. Un dernier oiseau s’envole vers les étoiles de la coupole, s’exhalte en un dernier cri d’agonie, et retombe sur le sol. C’est fini. L’ombre se lève, doucement, tout doucement. Je ne vois plus une parodie de corps humain, mais une ombre qui s’effiloche, doucement, tout doucement. Il me regarde une dernière fois, tend la main… L’harmonica tombe sur le banc, l’ombre a disparu. Je prends l’harmonica et je le mets dans ma poche.
La seconde ombre arrive déjà. Un long rire de femme, chaud et clair, brise le silence laissé par la mort des oiseaux. Elle danse, elle danse au milieu du hall, tourbillone, sa robe est rouge, rouge rubis, rouge sang, sa bouche est cerise, coeur, sang, ses yeux sont deux flammes qui percent le noir, percent mon coeur ! Elle tourne elle tourne elle tourne, encore, encore, encore, ses pieds martèlent le sol, elle est sauvage, elle est furie, elle est ! Elle s’arrête. Haletante. Je vois ses seins qui se soulèvent rapidement sous le mince tissu de sa robe. Ses longs cheveux noirs lui masquent le visage. Je vois un sourire se dessiner derrière, un sourire aux reflets d’argent. Elle lève la tête vers les étoiles et pousse un long hurlement. Un hurlement à embraser le sang. Elle éclate de rire à nouveau, ce rire, oh ce rire, encore, encore, je le veux, je veux le glisser sur sa peau, je veux nous envelopper tous les deux dedans, je veux…
La troisième ombre a deviné mon désir. Je l’ai appelé de toutes mes forces, sans pour autant le désirer, lui. Il est grand et maigre. Et beau. Non, il est, tout simplement, comme la femme est aussi. Il est sorti d’un casier. Il joue nonchalamment avec des cartes, tout un jeu, qu’il envoie autour de lui et se réunissent magiquement dans sa main. Il continue à les battre, la femme se remet à danser, ils tournent l’un autour de l’autre, silencieux. Lui me regarde, avec ses cartes argentées dans les mains qui dansent devant ses yeux. Il se moque de moi. Tu la veux ? semble-t-il me dire. Ose venir me la prendre. Il s’approche d’elle. Je suis au supplice. Il la frôle. Elle se dérôbe. Il la retient. Elle cède. Il passe sa main dans son épaisse chevelure et en tire une orchidée. La fleur dégoutte du sang. Il la lui présente. Elle lui sourit, insolente, séductrice, succube. Et, délicatement, elle lèche les pétales de la fleur. Lentement, très lentement. Perverse. Puis, elle dévoile ses canines, pointues et délicates, argentées. Elle arrache brutalement un pétale de la fleur. Elle le tient serré entre ses crocs, entre ses lèvres rouges de sang. Elle lève sa petite main, fine et blanche, fragile, et prend délicatement le pétale entre ses lèvres. Elle l’appose délicatement sur la joue de son compagnon, lui en barbouillant le visage. Puis, avec un soupir de contentement, presqu’un soupir de jouissance, elle lui déchiquette le visage, sauvagement. L’ombre au jeu de cartes disparaît. La femme se tourne vers moi. Je ne bouge pas. Hypnotisé par son sourire argenté. Elle s’avance vers moi, légère, légère, glissant silencieusement sur les dalles. Elle joue avec les froufrous de sa robe, qui dévoilent jusqu’au haut des ses cuisses au fur et à mesure qu’elle avance. Elle est vers moi. Elle est sur moi. Animale.
Elle crie lorsque je la pénètre, merde j’ai été trop fort, je vais lui faire mal, non il ne faut pas, elle est fragile, je vais la blesser, non arrête toi, pourquoi tu continues, tu as mal et pourtant…
Je suis seul. L’ombre qui danse a disparu. J’imagine presque son parfum légèrement ambré qui flotterait encore sur moi : je pleure.
Les étoiles et leur douce lueur m’ont caché l’arrivée de l’ombre suivante. Lorsque je relève la tête, elle est là, souriante. Mais ce n’est pas à moi qu’elle sourit, elle sourit aux étoiles. Qu’est-ce que… Elle est douce, nimbée d’une longue tunique blanche, elle est lumière ténébreuse. L’évidence me frappe de plein fouet : cette femme a un ange en elle, un ange qui va bientôt éclore, briser son corps délicat, faire imploser ces tripes, couvrir de sang sa pureté, découvrir l’inconnu infernale.
Mais pour le moment, l’ange est dans son coeur. Je peux presque le deviner : il est blotti dans ses sentiments et ses souvenirs, vous savez, cette petite musique qui sort d’une petite boîte oubliée là, presque par hasard, entre deux noëls passés et les souvenirs de la petite école et du collège.Tout chaud, tout doux, c’est un petit ange qui la réchauffe de sa présence, qui vit en elle, qui vit à travers elle, qui vit dans son coeur… Et son coeur est gros, et lourd, et gros et lourd et gros et lourd… Tellement qu’il en déforme son ventre. L’ombre sourit encore aux étoiles, il est l’heure… Son coeur est gros, mais elle n’a pas peur… Et l’ange éclôt, et l’ombre disparaît, et une petite étoile rejoint ses compagnes à travers la verrière de la coupole…
Je vois le sang qui macule encore le sol de la gare : je pleure.
J’ai tout abandonné. J’ai voulu tout recommencer. Mais pour prendre un nouveau départ, je devais avant revenir en arrière, me pardonner et pardonner au passé. Je me suis retrouvé ici, dans ce vide d’humanité. J’ai assisté à la vie des ombres.
Finalement, c’est terminé.
Sauf que je n’étais pas seul dans la gare. Elle était là aussi, pas très loin, en fait juste sur le banc en face. Je ne l’ai pas vue jusqu’à cet instant, et elle ne m’avait pas vu non plus. Qui es tu ? Tu me regardes avec tes grands yeux interrogateurs, un peu apeurée, un peu intriguée, tu te demandes qui je suis et pourquoi tu ne m’as pas vu avant. C’est étonnant, mais je lis la même chose sur mon visage qui se reflète dans tes grands yeux. Tu te lèves, je me lève. Tu fais un pas, j’en fais un. Nous sommes face à face. Nous nous sourions.
Ca ne faisait que commencer.