08
juin
09

Les ombres d’une gare

La gare était sombre et vide. Le dernier train de nuit venait de partir. Les employés avaient quitté le bâtiment, laissant la coupole surplomber un hall désert de toute vie humaine.

J’étais seul. Recroquevillé sur un banc. Je levai la tête, je vis une bulle d’étoiles me dominer, m’écraser de toute sa hauteur. Autour de moi, ma solitude me rappellait inlassablement que j’étais devenu un paria. Même les gardiens ne m’avaient pas prêté attention en verrouillant les portes vitrées. Les humains étaient tous partis de ce lieu où les vies se croisaient à la lumière du jour : il était temps. Les ombres s’animèrent.

Du coin de l’oeil, imperceptible, je vois la première s’extirper de dessous le banc où je suis. C’est un homme, un vieillard. Sa casquette sale et son manteau usé le dérobent aux regards, je peine à le discerner dans l’obscurité ambiante. Il lève son visage vers la coupole, aspire la lumière des étoiles, la boit, finit de prendre forme. Il regarde autour de lui, hagard. Son visage est livide, mais tellement creusé de rides que j’ai l’impression que des rigoles d’ombres lui coulent des yeux. D’ailleurs, son regard… Un éclair argenté passe dans les deux globes, dévorés par de la vermine. Je la vois grouiller jusque sous ses paupières. Un sourire hideux déforment sa face lugubre. Un sourire mort, pourri jusqu’à l’os soutenant les gencives. Des dents branlantes. Il porte péniblement une main ganté de tissu rongé par les mites à son visage, comme s’il se le massait pour mieux se réveiller. Il me voit. Il m’a vu. Il grogne. Peut-il encore s’exprimer autrement ? J’en doute. Il s’asseoit lourdement sur le banc, à côté de moi. Pas collé, mais pas éloigné non plus. Je ne sens pas d’odeur, cette odeur fétide qui devrait lui coller aux basques : les ombres non pas d’odeurs. Il me fixe, enfin, je le déduis en voyant la direction de son regard. Il grogne à nouveau, et lentement, très lentement, il glisse la main dans la poche de son manteau et en sort un harmonica. Puis, toujours en me regardant, il souffle dedans. Comment fait-il, avec sa bouche tordue ? Mais… Il parle, enfin. Des oiseaux de métal lui sortent de ses foutus poumons d’ombre. Il les gueule dans le silence épais de la gare. Les oiseaux de métal s’enfuient en tous sens, volent encore et encore, se cognent aux murs, se cognent à la coupole, meurent lamentablement en gisant sur le sol leur vol accomplit. Et le vieux souffle, souffle, souffle dans son harmonica, et les oiseaux volent, volent, volent. Quelle douce mélodie… Horrible et grinçante, mélancolique. J’ai un goût salé sur les lèvres : je pleure. Un dernier oiseau s’envole vers les étoiles de la coupole, s’exhalte en un dernier cri d’agonie, et retombe sur le sol. C’est fini. L’ombre se lève, doucement, tout doucement. Je ne vois plus une parodie de corps humain, mais une ombre qui s’effiloche, doucement, tout doucement. Il me regarde une dernière fois, tend la main… L’harmonica tombe sur le banc, l’ombre a disparu. Je prends l’harmonica et je le mets dans ma poche.

La seconde ombre arrive déjà. Un long rire de femme, chaud et clair, brise le silence laissé par la mort des oiseaux. Elle danse, elle danse au milieu du hall, tourbillone, sa robe est rouge, rouge rubis, rouge sang, sa bouche est cerise, coeur, sang, ses yeux sont deux flammes qui percent le noir, percent mon coeur ! Elle tourne elle tourne elle tourne, encore, encore, encore, ses pieds martèlent le sol, elle est sauvage, elle est furie, elle est ! Elle s’arrête. Haletante. Je vois ses seins qui se soulèvent rapidement sous le mince tissu de sa robe. Ses longs cheveux noirs lui masquent le visage. Je vois un sourire se dessiner derrière, un sourire aux reflets d’argent. Elle lève la tête vers les étoiles et pousse un long hurlement. Un hurlement à embraser le sang. Elle éclate de rire à nouveau, ce rire, oh ce rire, encore, encore, je le veux, je veux le glisser sur sa peau, je veux nous envelopper tous les deux dedans, je veux…

La troisième ombre a deviné mon désir. Je l’ai appelé de toutes mes forces, sans pour autant le désirer, lui. Il est grand et maigre. Et beau. Non, il est, tout simplement, comme la femme est aussi. Il est sorti d’un casier. Il joue nonchalamment avec des cartes, tout un jeu, qu’il envoie autour de lui et se réunissent magiquement dans sa main. Il continue à les battre, la femme se remet à danser, ils tournent l’un autour de l’autre, silencieux. Lui me regarde, avec ses cartes argentées dans les mains qui dansent devant ses yeux. Il se moque de moi. Tu la veux ? semble-t-il me dire. Ose venir me la prendre. Il s’approche d’elle. Je suis au supplice. Il la frôle. Elle se dérôbe. Il la retient. Elle cède. Il passe sa main dans son épaisse chevelure et en tire une orchidée. La fleur dégoutte du sang. Il la lui présente. Elle lui sourit, insolente, séductrice, succube. Et, délicatement, elle lèche les pétales de la fleur. Lentement, très lentement. Perverse. Puis, elle dévoile ses canines, pointues et délicates, argentées. Elle arrache brutalement un pétale de la fleur. Elle le tient serré entre ses crocs, entre ses lèvres rouges de sang. Elle lève sa petite main, fine et blanche, fragile, et prend délicatement le pétale entre ses lèvres. Elle l’appose délicatement sur la joue de son compagnon, lui en barbouillant le visage. Puis, avec un soupir de contentement, presqu’un soupir de jouissance, elle lui déchiquette le visage, sauvagement. L’ombre au jeu de cartes disparaît. La femme se tourne vers moi. Je ne bouge pas. Hypnotisé par son sourire argenté. Elle s’avance vers moi, légère, légère, glissant silencieusement sur les dalles. Elle joue avec les froufrous de sa robe, qui dévoilent jusqu’au haut des ses cuisses au fur et à mesure qu’elle avance. Elle est vers moi. Elle est sur moi. Animale.
Elle crie lorsque je la pénètre, merde j’ai été trop fort, je vais lui faire mal, non il ne faut pas, elle est fragile, je vais la blesser, non arrête toi, pourquoi tu continues, tu as mal et pourtant…
Je suis seul. L’ombre qui danse a disparu. J’imagine presque son parfum légèrement ambré qui flotterait encore sur moi : je pleure.

Les étoiles et leur douce lueur m’ont caché l’arrivée de l’ombre suivante. Lorsque je relève la tête, elle est là, souriante. Mais ce n’est pas à moi qu’elle sourit, elle sourit aux étoiles. Qu’est-ce que… Elle est douce, nimbée d’une longue tunique blanche, elle est lumière ténébreuse. L’évidence me frappe de plein fouet : cette femme a un ange en elle, un ange qui va bientôt éclore, briser son corps délicat, faire imploser ces tripes, couvrir de sang sa pureté, découvrir l’inconnu infernale.
Mais pour le moment, l’ange est dans son coeur. Je peux presque le deviner : il est blotti dans ses sentiments et ses souvenirs, vous savez, cette petite musique qui sort d’une petite boîte oubliée là, presque par hasard, entre deux noëls passés et les souvenirs de la petite école et du collège.Tout chaud, tout doux, c’est un petit ange qui la réchauffe de sa présence, qui vit en elle, qui vit à travers elle, qui vit dans son coeur… Et son coeur est gros, et lourd, et gros et lourd et gros et lourd… Tellement qu’il en déforme son ventre. L’ombre sourit encore aux étoiles, il est l’heure… Son coeur est gros, mais elle n’a pas peur… Et l’ange éclôt, et l’ombre disparaît, et une petite étoile rejoint ses compagnes à travers la verrière de la coupole…
Je vois le sang qui macule encore le sol de la gare : je pleure.

J’ai tout abandonné. J’ai voulu tout recommencer. Mais pour prendre un nouveau départ, je devais avant revenir en arrière, me pardonner et pardonner au passé. Je me suis retrouvé ici, dans ce vide d’humanité. J’ai assisté à la vie des ombres.

Finalement, c’est terminé.

Sauf que je n’étais pas seul dans la gare. Elle était là aussi, pas très loin, en fait juste sur le banc en face. Je ne l’ai pas vue jusqu’à cet instant, et elle ne m’avait pas vu non plus. Qui es tu ? Tu me regardes avec tes grands yeux interrogateurs, un peu apeurée, un peu intriguée, tu te demandes qui je suis et pourquoi tu ne m’as pas vu avant. C’est étonnant, mais je lis la même chose sur mon visage qui se reflète dans tes grands yeux. Tu te lèves, je me lève. Tu fais un pas, j’en fais un. Nous sommes face à face. Nous nous sourions.

Ca ne faisait que commencer.

28
mai
09

Le conte de la fée du piano

Kiss the rain – Yiruma

Des fois, lorsqu’on entre quelque part, on se sent chez soi. C’est inexplicable, mais c’est ainsi. La première fois que je suis entrée dans ce vieux théâtre à l’abandon, je cherchais un endroit où passer la nuit. Je ne voulais pas rentrer chez moi, je savais qu’il m’y attendait pour achever la rouste qu’il avait commencée ce matin. Bref, j’étais en galère. La dernière fois, les flics m’avaient prise pour une pute lorsqu’ils m’avaient trouvée dans le parc. Les ponts, c’est mort, j’en avais la trouille depuis qu’un clodo m’avait hurlée dessus en me trouvant sous “son” pont. Petite, on me disait toujours que les ponts, c’était les maisons des trolls.

Enfin bon, il pleuvait, j’avais même pas ma veste. J’avais passé la journée à me planquer dans les ruelles les moins fréquentées de la ville. Pas envie d’expliquer ma gueule. J’étais trempée, j’étais naze, et en plus, j’avais mal partout. Et il y avait ce vieux théâtre, là… C’est marrant, quand ils condamnent un truc, ils barricadent la porte d’entrée mais pas celle de derrière. Enfin si, mais pas les “petites” entrées. J’avais brisé à coups de pieds la vitre toute poussièreuse de la cave et je m’étais glissée dedans. Je m’étais écorchée au passage, mais j’en avais rien à foutre. Une de plus ou de moins, des coupures, j’en étais plus à ça près. Je m’étais aussi ajoutée quelques bleus, en me cassant joliment la gueule à l’intérieur. La cave était plus haute que je ne le pensais. C’était sombre, poussièreux, et il y avait un je-ne-sais-quoi de très inquiétant, entre les vieux mannequins à costumes disséminés ça et là, quelques malles éventrées, un miroir fendu, et pleins d’autres choses encore, mais qui se résumait à des formes dans le noir. Petite, on me disait toujours que les vieilles caves, c’était la maison des sorcières. Je m’étais relevée à peu près un seul morceau, et j’avais vaguement époussetée mon jean, pour reprendre contenance. Puis je m’étais dépêchée de chercher la sortie de la cave.

J’étais arrivée dans le théâtre par les coulisses. La seule lumière qui entrait encore par les fenêtres, c’était celle des néons électriques de la ville, dehors. C’était vieux, à l’ancienne, quoi. Avec des vieux rideaux de velours rouges, des vieux fauteuils défoncés, des vieilles lattes de bois qui craquent. Et incompréhensiblement, alors que ce n’était qu’un abri comme un autre, je m’étais sentie chez moi immédiatement. C’est comme de rentrer après une sale journée et de trouver une maison toute éclairée avec des gens sympas dedans. J’étais bien, dans ce théâtre. J’avais fureté un peu, c’était comme une maison de poupée géante avec pleins de vieux accessoires oubliés, abandonnés-là. Un peu cassés, un peu poussiéreux, mais qui ne demandaient qu’à être trouvés. Dans une des loges, j’avais trouvé des bougies et des allumettes, avec des socles en ferraille. J’avais tout disposé sur la scène. Dans un recoin, j’avais trouvé le jumeau du miroir fendu de la cave. J’étais redescendue, d’ailleurs, avec une bougie bien sûr, pour farfouiller dans les malles. Remontée sur scène, j’avais fière allure avec un chapeau de mousquetaires auquel il manquait des plumes et une cape drapée en toge. Bon, j’avais la gueule défoncée, mais à la lueur des bougies, ça se voyait pas. Et puis, la cape, je pouvais la remonter sur mon nez comme un bandit. La classe quoi. Tout au fond de la coulisse opposée, j’avais trouvé un vieux piano. Tout petit, et monté sur roulettes, avec une corde pour le tirer et le mettre en place sur scène. J’avais eu du mal à le tirer jusque sur la scène, j’étais à peu près aussi cassée que mes nouveaux jouets. Mais il y était, au milieu des bougies, j’avais aussi installée une petite caisse devant en guise de tabouret. J’avais solennellement salué la salle imaginaire, j’avais soulevé son clapet, et, en retenant mon souffle, j’avais appuyé sur une touche, doucement. Un la, je crois bien. Dehors, la pluie battait son plein. Et moi, j’avais halluciné en constatant que le piano était en état de marche. Le son était parfait. Comme quoi, quelque chose de cassé, suffit de le trouver et de lui parler doucement. J’alignais maladroitement quelques notes. Avant de m’embarquer dans ma galère, j’en jouais beaucoup. Mais lui n’avait pas voulu de piano chez nous, c’était trop gros et trop cher. Mes doigts étaient tout crispés sur les touches, je m’en rappelle. J’avais eu du mal à retrouver mes marques. Et puis, doucement, tout doucement, j’avais retrouvé une vieille mélodie. Un peu mélancolique, je l’avoue. Mais je l’avais joué, du moins, le début.

Et tout à coup, alors que je peinais à me rappeler des notes, il y avait eu une lumière. Une toute petite lueur, hein, fugace. Légère. Hallucination ? Pas grave, j’avais retrouvé mes notes, et j’avais recommencé à jouer. Et puis, encore une fois, du coin de l’oeil, une petite lumière. Les bougies, certainement, qui se reflétaient dans leurs socles en fer-blanc. Mais j’étais arrivée au moment que je préférais de cette mélodie. Je me rappelle que j’avais fermé les yeux, pour mieux laisser mes doigts voler d’eux-mêmes sur le petit clavier. Sauf que… à mes notes s’entremélaient d’autres notes. Quelqu’un d’autre qui jouait avec moi. J’avais ouvert les yeux. Je crois bien que si ça n’avait pas été dans ce théâtre, à ce moment-là, alors que j’avais décidé de me tuer après avoir fini ce morceau, j’aurais arrêté de jouer à cause de la surprise, et tout aurait été brisé. Car petite, personne ne m’avait dit que les pianos, c’était les maisons des fées. Elle était minuscule, un peu poussièreuse, un peu cassée. Mais elle dansait de touche en touche, sautillant par-dessus mes mains, pour ajouter des notes à ma mélodie. La mélodie s’était achevée. La fée s’était posée sur le rebord du piano, avait fait une révérence, et était redescendue à l’intérieur. J’avais cru qu’il pleuvait dans le théâtre. En fait, je pleurais.

Le lendemain, j’avais soigneusement tout rangé, et j’étais ressortie comme j’étais entrée, par ma vitre, en empilant des caisses dessous. Mais au-lieu de rentrer chez lui, j’avais été droit au commissariat. Parce-que, petite, on m’a toujours dit que les contes se finissent bien.

Je n’aurais pas dû ajouter la fée sur le dessin. C’est encore plus moche.

28
mai
09

Danse de guerre

White night imagination – Atelier Iris

La gitane s’élança par-dessus le cercle de flammes dans une gerbe d’étincelles. Les hommes réunis autour se turent, les enfants écarquillèrent les yeux. Elle dansait au son du violon et des grelots qu’elle avait attachés à ses poignets et ses chevilles. Elle se cambrait, elle s’élançait, elle virevoltait, ses longs cheveux de feu l’habillaient, ses voiles cachaient à peine son corps tendu, couvert d’une fine sueur, elle dansait, elle était le feu et les larmes, elle était le courage et l’air, elle était… Elle s’arrêta, cambrée, fière, belle et insolente, dévisageant lentement chacun des spectateurs. Elle fit un geste au-dessus du feu, celui-ci s’apaisa, et prit une belle teinte couleur de terre battue. Sa voix s’éleva, douce et claire.
“J’ai vu le matin se lever sur la plaine. J’ai vu les hommes fourbir leurs armes. J’ai vu leurs étendards claquer au vent. J’ai respiré l’odeur des chevaux sous leurs plaques de cuir, j’ai senti le soleil caresser ma peau déjà échauffée par l’excitation du combat…”
Restant sur place, dansant lentement puis de plus en plus violemment, à un rythme qu’elle seule entendait, elle fit un geste et le feu se fit haut comme un homme et vert comme son courage.
“J’ai vu, reprit-elle, d’une voix pleine de défi, le Seigneur sortir de sa tente, son armure luir au soleil. J’ai entendu son appel, j’ai pris les armes et je l’ai suivi, et j’ai dansé pour lui et j’ai tué pour lui…”
Elle reprit sa danse sauvage, le feu devint un arbre immense, couleur de sang et de mort, mais aussi couleur de victoire et de vie.
“ET NOUS AVONS BAISE CETTE TERRE ! hurla-t-elle, EMPLIE DU SANG DE NOS ENNEMIS, PLEURANT LA MORT DE NOS AMIS !”
Et chacun qui la voyait pouvait sentir son coeur s’emplir du bruit des fers qui s’entrechoquent, des râles des blessés et des cris des vainqueurs. Les enfants avaient les yeux qui brillaient, les hommes serraient fièrement les dents. Et elle dansait, libre et incontrôlée, elle dansait toute la fureur de la bataille.
“Et le martèlement de ma danse, dans la poussière de notre victoire, a marqué les survivants du sceau des héros…” murmura-t-elle d’une voix rauque et haletante, tandis que le feu se mourrait.
Les spectateurs se dispersèrent, elle ramassa sa cape et les quelques pièces d’argent qui y avaient été jettées. Un homme demeura.
Dans les lueurs mourantes du feu, il s’approcha. Elle ne se tourna même pas vers lui, rabattant sa capuche sur son visage en s’emmitouflant dans sa cape.
“C’est amusant, selon le pays où tu te trouves, cette bataille trouve toujours une issue différente…” lui murmura-t-il, goguenard. Elle consentit à lui jetter un regard glacial.
“Que des gosses de quinze ans se soient faits massacrer pour un seigneur ou un autre, à mes yeux, ça revient au même.” lui répondit-elle. Elle le haïssait autant qu’elle l’adorait. Car elle aimait tendrement les mercenaires dont elle avait fait partie. Mais elle haïssait ce qu’ils avaient fait. Son ancien partenaire le savait.
“On est nés pour ça, c’est ainsi.” dit-il en haussant les épaules. Il n’ajouta pas qu’elle était comme eux, c’était inutile. Il lui tendit l’ordre de mission qui était arrivé de leur chef.
“Tu es des nôtres ?”
Son sourire luisait dans le noir, un sourire de tueur. Elle eut d’abord un mouvement de recul. Sa vie actuelle… Elle était libre. Enfin… Libre… Avec un soupir, elle dut admettre, encore, qu’il avait raison. Le sourire qu’elle lui renvoya était encore plus éclatant.

Certaines paroles de la danse de la gitane sont directement inspirées du texte Le tigre bleu de l’Euphrate, de Laurent Gaudé. Les personnages présentés ici sont des personnages de rôle-play.

28
mai
09

leçon de souffrance n°03 : Le son du silence

Sound of silence – Simon et Garfunkel

Elle passait tous les jours, le matin et le soir, pour aller et revenir du lycée. Elle avait toujours les yeux baissés. Elle était polie avec tout le monde. Jamais de maquillage, jamais de jupe. Elle passait, les yeux baissés.

La mère essaie de calmer les pleurs du bébé. Elle vit seule depuis que son petit ami l’a quittée, pendant la grossesse. Son appartement est semblable à tous les autres de la cité. Le bébé hurle depuis plus d’une heure. En fait, il a été réveillé par les cris. Tout le monde les connaît, ces cris. Ca fait déjà un mois. Ils l’attendent quand elle rentre du lycée, et ils l’entraînent. Elle appelle au secours, elle se débat, elle crie. Tout le monde entend. Même le bébé. Surtout le bébé. Son berceau est près du couloir qui donne sur la cage d’escalier, en-bas de laquelle il y a les caves. Donc il est réveillé quand elle crie. La mère essaie de le calmer. Les deux fois précédentes, elle les a entendus remonter quand ils en ont eu terminé. Ca va vite, ça ne dure pas longtemps. Le bébé pleure. La mère est seule. La fille, elle avait toujours les yeux baissés. Le bébé pleure. Un autre cri, déchirant, lui parvient, à travers les minces cloisons de plâtres. Le bébé pleure. La mère est seule. Tout le monde les entend, ces cris. La mère pose le bébé dans le berceau, tire le berceau loin du mur, loin du couloir, loin de l’escalier. Un autre cri. Des rires. La mère a la nausée. Une autre grossesse, peut-être. Celle du dégoût. Le bébé pleure.

Un mois, que ça dure. La fille, elle a toujours les yeux baissés. La mère décroche le téléphone, elle appelle la police. Encore un cri… La mère sait que s’ils savent que c’est elle qui a appelé la police, elle est seule. Des gémissements. Pourquoi la mère n’entend-elle toujours pas les sirènes d’alarme ? Le bébé pleure. La mère lui sourit. Elle est nauséeuse de sa nouvelle grossesse. Elle sort dans le couloir. Plus de bruit. Elle verrouille la porte derrière elle. Elle longe le couloir, descend les marches. L’un d’eux la bouscule en remontant en courant, hagard, il ne la voit même pas. Un autre est appuyé contre la porte qui ferme l’accès aux caves. La mère n’entend que ses murmures, en boucle. Putain. La mère entre. Elle avance. La cave la plus proche a été ouverte. Les deux derniers sont là. La fille est par-terre. Ses yeux sont grands ouverts. Et seul règne le son du silence.

28
mai
09

leçon de souffrance n°02 : Chéri et sucreries

Chéri, que dirais-tu de rester allongé près de moi pendant que j’écris ma nouvelle histoire ? Je sais que tu aimes mes histoires. Moi assise dans le canap, les jambes croisées sous moi, toi allongé, la tête au creux de mes jambes. C’est notre rituel. J’écris, tu écoutes ma plume dessiner les traits de paysages merveilleux, avant que toi tu ne dessines les courbes de mon corps à l’encre de tes mains…

Ca va, tu es bien installé ? Alors, cette histoire… Voyons…. Je mordille mon stylo, les yeux perdus dans le vague. Je repousse distraitement quelques mèches sur ton front. Je veux une histoire de bonheur. Je veux des personnages en bonbons acidulés, je veux du rose dans le ciel et des nuages en barbe à papa. Je veux une mer de violettes, je veux une plage de neige orangée. Je veux des oiseaux avec des ailes d’ange, je veux des coccinelles avec des sourires de Chat de Cheshire.

Tu m’écoutes chéri ? Non bien sûr, je plaisante, je ne vais pas créer cet univers digne de Dali ou d’une composition de Huysmans… Mais c’est cette mélodie-là que je veux sous mes doigts. Je veux créer le bonheur, un bonheur aussi épais que du sirop. Mes personnages sont heureux, c’est une histoire sans histoires, un bout de vie sans soucis, une course à perdre haleine en haut de la falaise avant de s’arrêter, baigné par le soleil, la mer ronronnant sous soi, de s’écrouler en arrière et de dévaler dans l’herbe en riant.

Tu te rappelles, chéri ? C’est comme lorsque nous nous sommes rencontrés. Une histoire de bonheur… J’en ai assez de ces histoires en demi-teintes, où le chevalier se révèle le démon. Je veux du rose pétant, du bleu océan, du jaune jonquille, du bonheur plein la page quoi ! Qu’en penses-tu chéri ? Je te souris, tu as les yeux clos. Que tu es doux, ainsi… Et moi j’écris, j’écris, j’écris, je confectionne ce sirop de bonheur, tellement épais et sucré qu’il dégouline de joie de vivre. Comme ma joie d’écrire et d’être là, toi comme ça.

Avant que tu ne dessines mon corps à l’encre de tes mains, trempées dans mon sang, chéri. Je te souris. Que tu es doux, ainsi… Les yeux fermés. Je veux du bonheur plein les pages pour effacer la douleur plein mon ventre. Comme lorsque tu modelais mon corps à l’encre de tes coups, chéri. Mais que tu es doux ainsi… J’ai coloré notre vie de couleurs lorsque j’ai fait feu, et mes jambes sont délicatement imbibées de sang. Mais pour une fois ce n’est pas le mien… Je ne veux plus du rouge pétant ni du bleu hématome ni du jaune infection ni du malheur plein la tête quoi ! Tu m’écoutes, chéri ?

28
mai
09

Leçon de souffrance n°01 : Whisky-Piano

Beethoven – Sonate au clair de lune

J’entrai dans mon appartement, je verrouillai la porte derrière moi. Je me débarassai de ma veste dégoulinante de pluie en la jettant… Quelque part. Ce soir non plus, je n’allumai pas la lumière. De toute façon, l’orage qui grondait dehors apportait une clarté crépusculaire à mon chez-moi. Trop clair. Je fermai les yeux, je refusai de voir. Je m’accroupis, défaisant les lacets de mes chaussures. Je les retirai, lentement. Je me redressai, lentement. Les yeux toujours clos. Au loin, à travers le vacarme de la pluie tambourinant sur les fenêtres, j’entendis un son… J’avais laissé la chaîne hi-fi allumée avant de sortir. Mon ventre se tordit douloureusement, quand je reconnus la musique. Sa musique. A cet instant, je savais que garder les yeux clos ne servirait à rien. Elle était là.

Les notes tirées plaintivement du piano étiraient les secondes, allongeaient le temps. J’ouvris les yeux. Elle était là, devant moi, au milieu du salon. Sur une table basse, elle avait disposé un couteau et des amuse-gueules, pour un apéritif. Même dans le noir, je pouvais percevoir le moindre détail sur elle. Ce soir, elle était habillée avec une robe simple. Ses cheveux étaient bouclés. Ses yeux étaient noirs. Elle me souriait, provocante. Elle savait que je n’aimais pas quand elle faisait la pute. Mais elle savait aussi qu’elle m’excitait terriblement. La musique continuait, le prélude venait de s’achever. Elle ne bougeait pas, elle m’attendait.

Comme tous les soirs depuis des années. Je fis mine de l’ignorer, je desserrai ma cravate en m’avançant dans la pièce et en allant me servir un verre de whisky. Même dans le noir, je connaissais la position de la bouteille et du verre, identiques à chaque soir. Je n’avais jamais aimé l’alcool, surtout cette boisson là. Mais ça me donnait une contenance, et du courage. Pour elle. Je me retournai, mon verre à la main. La robe avait disparu. Son sourire était encore plus vénéneux. La musique continuait, les notes au piano s’enlaçaient. Je bus mon verre d’une traite, je me brûlai la gorge. Je le reposai, je m’avançai vers elle.

Comme chaque soir, je lui arrachai ses sous vêtements et lui fis l’amour violemment, à même le tapis. La musique continuait, bourdonnant dans ma tête. Elle riait sous mes coups. Je savais que je la frappais, elle continuait de rire. La musique entama son final. Le salon était silencieux. Elle gisait, sous moi, muette. Son sang commençait à imbiber la moquette. Je lui avais percé le ventre avec le couteau qu’elle avait elle-même amené. J’avais la tête qui tournait. L’alcool. Le sang. Son rire. La musique. Le CD lança ses ultimes notes. Je rouvris les yeux. J’étais seul.

Comme d’habitude, depuis que l’autre homme qu’elle voyait l’avait tuée dans notre appartement, avec ce couteau.

25
jan
09

Une voix à travers mon mépris.

Le ciel était maussade, mon humeur aussi. Je n’aime pas les gens. Je n’aime pas les bus en retard. Je n’aime pas avoir eu une mauvaise journée.

Mais j’aime bien la pluie. Alors qu’autour de moi, dans l’arrêt, les gens s’agglutinaient jusqu’à ne plus pouvoir respirer, terrorisés par les trois malheureuses gouttes de pluie qui tombaient, j’avançais de quelques pas, me retrouvant libre. Et sous la pluie.

Je trifouillais mon mp3 jusqu’à monter le son à m’en faire exploser les tympans. J’aime cette musique. Des notes de piano qui s’envolent joyeusement, un son de violon qui les porte…. Ca me rend le sourire.

Plus de batterie. Décès final de mon mp3. Je n’aime pas les mauvaises journées.

Agacée, je le fourrais dans ma sacoche, et j’essayais d’ignorer le brouhaha incessant autour de moi. Des gens. Normaux. Avec leurs soucis, leurs délires, leurs voix qui hurlent (mais bordel ils comprennent pas qu’ils hurlent pour couvrir les autres, qui à leur tour hurlent encore plus fort, et ainsi de suite ?!). Mélancoliquement, je jettai un regard désespéré au coin de la rue, et regardai distraitement l’Opéra de ma ville, de l’autre côté de la route. Toujours pas de bus.

C’est alors que… une voix. Une voix au dessus des autres. Encore quelqu’un pour crier plus fort que les autres, à tous les coups.

Non. Il chantait. Je compris que ça venait de l’Opéra. D’ailleurs, même maintenant, je n’ai toujours pas compris comment j’avais pu la percevoir. Peut être une fenêtre ouverte… Mais là n’est pas le propos.

Cette voix… Evidemment, j’avais déjà entendu des chanteurs d’opera à la radio, sur un cd ou à la télévision. J’avoue que rien ne m’avait transportée. Et là, ce chanteur invisible, avec sa voix à peine perceptible dans le vacarme urbain, qui ne chantait même pas un véritable  morceau, mais faisait des exercices vocaux…

Il m’a tapée dans le coeur, ce jour là. J’ai fermé les yeux, fais le vide, et j’ai oublié. J’ai oublié que j’étais minuscule dans la foule, mais toujours trop grande, trop pataude individuellement, pour m’y fondre. J’ai oublié mon profond mépris pour ces gens, venant de mon incompréhension à leur égard. J’ai oublié que j’en avais ras le bol de tout.

Ca n’a duré que quelques secondes, quelques brèves secondes où je n’ai plus été seule dans ma tête. Il ne chantait que pour moi, et j’étais la seule à l’entendre.

Le bus est arrivé. La journée était radieuse.

25
jan
09

Rouge – La luxure

digital

Digital Media (http://half-stasis.deviantart.com)

Premier post, origine du blog. Quoi de mieux que la luxure, donc ?

Je ne connais pas grand chose à l’art digital, donc je ne vous parlerai pas de la conception de cette image ni de ses détails techniques.

Je me contente de vous faire remarquer les tonalités noir/rouge/ocre/or qui se succèdent, de la même façon que nos émotions lors d’une relation intime. Je pourrai épiloguer sur les délicates volutes formées par l’artiste, qui se croisent et s’entrecroisent en longs filaments de plaisir. Mais pas la peine pour cette fois.

Et du néant sortit la vie.

Bienvenue.