mai 28, 2009...8:49

Le conte de la fée du piano

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Kiss the rain – Yiruma

Des fois, lorsqu’on entre quelque part, on se sent chez soi. C’est inexplicable, mais c’est ainsi. La première fois que je suis entrée dans ce vieux théâtre à l’abandon, je cherchais un endroit où passer la nuit. Je ne voulais pas rentrer chez moi, je savais qu’il m’y attendait pour achever la rouste qu’il avait commencée ce matin. Bref, j’étais en galère. La dernière fois, les flics m’avaient prise pour une pute lorsqu’ils m’avaient trouvée dans le parc. Les ponts, c’est mort, j’en avais la trouille depuis qu’un clodo m’avait hurlée dessus en me trouvant sous “son” pont. Petite, on me disait toujours que les ponts, c’était les maisons des trolls.

Enfin bon, il pleuvait, j’avais même pas ma veste. J’avais passé la journée à me planquer dans les ruelles les moins fréquentées de la ville. Pas envie d’expliquer ma gueule. J’étais trempée, j’étais naze, et en plus, j’avais mal partout. Et il y avait ce vieux théâtre, là… C’est marrant, quand ils condamnent un truc, ils barricadent la porte d’entrée mais pas celle de derrière. Enfin si, mais pas les “petites” entrées. J’avais brisé à coups de pieds la vitre toute poussièreuse de la cave et je m’étais glissée dedans. Je m’étais écorchée au passage, mais j’en avais rien à foutre. Une de plus ou de moins, des coupures, j’en étais plus à ça près. Je m’étais aussi ajoutée quelques bleus, en me cassant joliment la gueule à l’intérieur. La cave était plus haute que je ne le pensais. C’était sombre, poussièreux, et il y avait un je-ne-sais-quoi de très inquiétant, entre les vieux mannequins à costumes disséminés ça et là, quelques malles éventrées, un miroir fendu, et pleins d’autres choses encore, mais qui se résumait à des formes dans le noir. Petite, on me disait toujours que les vieilles caves, c’était la maison des sorcières. Je m’étais relevée à peu près un seul morceau, et j’avais vaguement époussetée mon jean, pour reprendre contenance. Puis je m’étais dépêchée de chercher la sortie de la cave.

J’étais arrivée dans le théâtre par les coulisses. La seule lumière qui entrait encore par les fenêtres, c’était celle des néons électriques de la ville, dehors. C’était vieux, à l’ancienne, quoi. Avec des vieux rideaux de velours rouges, des vieux fauteuils défoncés, des vieilles lattes de bois qui craquent. Et incompréhensiblement, alors que ce n’était qu’un abri comme un autre, je m’étais sentie chez moi immédiatement. C’est comme de rentrer après une sale journée et de trouver une maison toute éclairée avec des gens sympas dedans. J’étais bien, dans ce théâtre. J’avais fureté un peu, c’était comme une maison de poupée géante avec pleins de vieux accessoires oubliés, abandonnés-là. Un peu cassés, un peu poussiéreux, mais qui ne demandaient qu’à être trouvés. Dans une des loges, j’avais trouvé des bougies et des allumettes, avec des socles en ferraille. J’avais tout disposé sur la scène. Dans un recoin, j’avais trouvé le jumeau du miroir fendu de la cave. J’étais redescendue, d’ailleurs, avec une bougie bien sûr, pour farfouiller dans les malles. Remontée sur scène, j’avais fière allure avec un chapeau de mousquetaires auquel il manquait des plumes et une cape drapée en toge. Bon, j’avais la gueule défoncée, mais à la lueur des bougies, ça se voyait pas. Et puis, la cape, je pouvais la remonter sur mon nez comme un bandit. La classe quoi. Tout au fond de la coulisse opposée, j’avais trouvé un vieux piano. Tout petit, et monté sur roulettes, avec une corde pour le tirer et le mettre en place sur scène. J’avais eu du mal à le tirer jusque sur la scène, j’étais à peu près aussi cassée que mes nouveaux jouets. Mais il y était, au milieu des bougies, j’avais aussi installée une petite caisse devant en guise de tabouret. J’avais solennellement salué la salle imaginaire, j’avais soulevé son clapet, et, en retenant mon souffle, j’avais appuyé sur une touche, doucement. Un la, je crois bien. Dehors, la pluie battait son plein. Et moi, j’avais halluciné en constatant que le piano était en état de marche. Le son était parfait. Comme quoi, quelque chose de cassé, suffit de le trouver et de lui parler doucement. J’alignais maladroitement quelques notes. Avant de m’embarquer dans ma galère, j’en jouais beaucoup. Mais lui n’avait pas voulu de piano chez nous, c’était trop gros et trop cher. Mes doigts étaient tout crispés sur les touches, je m’en rappelle. J’avais eu du mal à retrouver mes marques. Et puis, doucement, tout doucement, j’avais retrouvé une vieille mélodie. Un peu mélancolique, je l’avoue. Mais je l’avais joué, du moins, le début.

Et tout à coup, alors que je peinais à me rappeler des notes, il y avait eu une lumière. Une toute petite lueur, hein, fugace. Légère. Hallucination ? Pas grave, j’avais retrouvé mes notes, et j’avais recommencé à jouer. Et puis, encore une fois, du coin de l’oeil, une petite lumière. Les bougies, certainement, qui se reflétaient dans leurs socles en fer-blanc. Mais j’étais arrivée au moment que je préférais de cette mélodie. Je me rappelle que j’avais fermé les yeux, pour mieux laisser mes doigts voler d’eux-mêmes sur le petit clavier. Sauf que… à mes notes s’entremélaient d’autres notes. Quelqu’un d’autre qui jouait avec moi. J’avais ouvert les yeux. Je crois bien que si ça n’avait pas été dans ce théâtre, à ce moment-là, alors que j’avais décidé de me tuer après avoir fini ce morceau, j’aurais arrêté de jouer à cause de la surprise, et tout aurait été brisé. Car petite, personne ne m’avait dit que les pianos, c’était les maisons des fées. Elle était minuscule, un peu poussièreuse, un peu cassée. Mais elle dansait de touche en touche, sautillant par-dessus mes mains, pour ajouter des notes à ma mélodie. La mélodie s’était achevée. La fée s’était posée sur le rebord du piano, avait fait une révérence, et était redescendue à l’intérieur. J’avais cru qu’il pleuvait dans le théâtre. En fait, je pleurais.

Le lendemain, j’avais soigneusement tout rangé, et j’étais ressortie comme j’étais entrée, par ma vitre, en empilant des caisses dessous. Mais au-lieu de rentrer chez lui, j’avais été droit au commissariat. Parce-que, petite, on m’a toujours dit que les contes se finissent bien.

Je n’aurais pas dû ajouter la fée sur le dessin. C’est encore plus moche.

Un commentaire

  • j’adore l’ambiance que tu arrives à rendre dans tes textes, ce côté poussièrieux et abandonné du théâtre, la légèreté et la fantaisie du moment que vit ton héroïne, et une fin qui finalement est plutôt heureuse =)
    et la fée est très bien è_é
    bisous <3


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