[Texte rp pour Royaumes]
Chapitre II : La protection
La Liberté n’a qu’une seule règle, une seule loi : unis dans le même pétrin.
Le soleil se lève. Il illumine d’un éclat poussiéreux les maisons de pierres grossières. Sa lumière se répand, insidieuse et violente. Sa poudre lumineuse se déverse sur tout ce qu’elle touche. L’ombre recule, peu à peu, comme une amante pressée par les caresses dévorantes d’un homme. L’endroit s’anime peu à peu. Des cris. Les hommes s’interpellent. Des bruits d’eau, des chocs de ferrailles. Le camp se réveille. Les sentinelles hagardes se retirent avec l’ombre.
Il est devant le capitaine. Le piot, comme tous les soldats l’appellent. Son nom, c’est ça. Le piot. Huit ans, tout au plus, la morve au nez et les dents cassées. La crasse lui donne l’air d’un diablotin, mais ne dissimule pas les rondeurs de l’enfance qui marquent sa bouille. Ses cheveux hirsutes poussent au petit bonheur, vaguement engoncés dans une casquette difforme, sensée mettre un peu de discipline dans cet arrangement grotesque. Son cou est enveloppé dans un morceau d’étoffe, qui a dû être rouge par le passé. Dans ses jambes aux genoux cagneux, se tord un louveteau, comme d’habitude, qui gémit et mordille les chevilles du gosse. Il se tient droit, presqu’au garde-à-vous, ses mains incroyablement sales cachées derrière son dos. Ses yeux, énormes, qui lui mangent la figure, luisent de cet air mutin qu’ont tous les piots comme lui.
Le capitaine le toise. Sobre, impeccable, dans sa tenue de soldat. Mercenaire de la Liberté. Mains croisées dans le dos, réplique agrandie de ce gnome parodique qui se tient devant lui. Froncement de sourcils. Le piot ne faiblit pas devant le regard sec. Le capitaine lâche, dans le silence qui encombre l’espace entre eux :
« Piot, ta tenue n’est pas excusable et tu as une heure de retard ».
Le gosse ne baisse pas les yeux. Le capitaine lève la main, la gifle tombe, sèche et claquante. Le piot en a la tête qui valse. Le louveteau se fige, la gueule entrouverte, révélant les minuscules dents pointues et la petite langue rose. Le piot ne pleure pas, ne répond pas. Il a tort, le capitaine a raison. Le capitaine, c’est le capitaine de la Liberté. La famille du piot. Il veut en être, plus tard. Alors il ne pleure pas. Il n’est qu’un piot, mais c’est un futur soldat. Dehors, l’activité du camp bat son plein, la rumeur leur en parvient. Le capitaine soupire et se radoucit.
« Piot, t’as huit ans aujourd’hui. » dit-il en s’appuyant sur son bureau derrière lui et en croisant les bras. Le piot se frotte la joue machinalement, et donne un coup de pied au louveteau pour l’envoyer bouler hors de ses jambes. Il fixe à nouveau son regard sur le capitaine. Un regard d’espoir, un regard d’enfant qui s’illumine. Le capitaine se gratte la barbe.
« Avec les autres, on en a parlé. T’es assez grand pour m’accompagner dans la capitale, lors de notre prochaine étape là-bas. »
Le piot laisse un large sourire dévoiler sa gueule édentée de gosse grandi à coups de pieds et de poings contre les autres piots. Le capitaine lève la main, prévenant l’explosion de joie qui risque d’arriver.
« Mais avant cela, on s’est dit que puisque t’avais l’air un peu plus dégourdi que les autres piots, tu vas passer trois semaines sur les parois du volcan. Si t’y arrives, tu seras fait membre de la Liberté, et tu pourras descendre en ville. Sinon, tu resteras avec les autres maroufles. »
Le piot agite vigoureusement la tête, en signe d’acquiescement. Quand il fait ça, le capitaine a toujours peur qu’il ne se brise une vertèbre.
« Allez, dégage, le piot. Ce soir, Trouve-le-vent et Saturninon t’emmèneront à cheval là où tu resteras. T’as la journée pour te préparer. » Le capitaine n’a pas fini sa phrase que le piot est déjà dehors, le louveteau pendu à ses basques.
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Le piot court, traverse le village, arrive dans la prairie qui l’entoure. Le louveteau court à ses côtés, cherchant à attraper ses chevilles avec sa petite gueule fine. Le piot ouvre sa gueule et lâche un énorme hurlement de joie. En même temps, il s’entremêle les jambes sur la bestiole et tombe à la renverse, roulant dans l’herbe. Les deux commencent à se battre, à qui à coups de dents, à qui à coups de griffes, bave et morve s’échangeant. Le piot rit aux éclats, il roule sur le dos, essoufflé, et soulève le louveteau au-dessus de lui, sa queue s’agitant encore plus vite que la tête du piot lorsqu’il acquiesce.
« Jsuis un homme, mon vieux ! » lâche le piot à son minuscule compagnon, sa langue dardant entre ses dents. Le piot s’arrête un instant, et se reprend, faisant exprès de rendre sa voix plus grave :
« Non. Je suis un homme, mon ami ! » insiste-t-il en imitant grossièrement le phrasé des hommes qu’il entend parler le soir aux veillées. Ca y est. Lui, le plus petit des piots, il est le premier à être promu. Lui qui n’a pas de mère, et dont le capitaine n’est pas le père, il a réussi.
« Enfin, les autres, pense-t-il à voix haute, leurs mères c’est des putains des bordels du coin, alors bon… C’est pas plus glorieux. »
Il ne sait pas ce qu’est un bordel, mais il s’en fiche. C’est ainsi dans sa caboche de piot. Il roule à nouveau dans l’herbe, il lâche le louveteau qui va fourrer son museau dans l’herbe, reniflant un ver de terre.
« Va m’falloir un couteau, marmonne le piot. Ca, Grande-Cuisse me le donnera. Une épée, jsuis trop piot pour ça… Et y m’faudra aussi une besace, en peau, comme celle de Gigoce. »
Il tortille des brins d’herbe, gratte la terre en se concentrant. Ses sourcils froncés donnent un air de juge à son visage enfantin.
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Le soir arrive, le piot est sur la grande place du village. Le capitaine ne vient pas lui dire au revoir, pas besoin. Pas de ça chez la Liberté. Le piot n’a qu’un couteau avec lui. Pas besoin de plus, au final. Trouve-le-vent et Saturninon arrivent. Il monte en croupe du premier, et les chevaux s’élancent dans la nuit.
La troupe n’est pas loin des pentes du volcan. Rocailleuses, asséchées, elles sont le repaire de terribles créatures. C’est là que le piot va vivre, seul, pendant trois semaines. Trouve-le-vent et Saturninon lui trouvent un gros rocher penché, surmonté d’un arbrisseau rabougri. Le piot ne les regarde même pas s’éloigner, il cherche des racines sèches et entreprend de construire un petit tas, pendant que la nuit épaisse s’installe, pour s’allumer une veilleuse dans les ténèbres.
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Le piot court. Trois nuits qu’il est là, le monstre l’a repéré dès la première. Le piot trace dans les caillasses, crapahutant à toute vitesse. Il se jette au dernier moment dans une crevasse, les griffes monstrueuses le frôlent. Le piot est terrorisé. Il claque des dents, se recroqueville dans son trou, s’éloignant le plus possible de cette horreur qui vole et qui pousse des cris stridents. Il ne l’a jamais clairement vue. Juste des éclairs fauves, dorés, roux. Et des hurlements à glacer un piot sur place. Les légendes de la Liberté, pour sûr, il les connait. Mais qu’elles soient vraies… C’est peut-être un engoule effrevent, comme aurait dit Saturninon. Ou pire… Un troll sulidaire, Gigoce en avait parlé, une fois. La chose tourne au-dessus de la crevasse, il entend le bruissement des ailes puissantes.
« Quoi qu’c’est, gémit-il, ça bouffe les piots, ça, c’est sûr… »
Il attend. Des heures. La nuit tombe. Le silence. La chose est partie. Mais le piot ne sort pas. Il le sait, elle l’attend. Là, quelque part, elle le guette.
A moitié mort de faim et de froid, couvert de bleus et les hardes en loques, le piot finit par sortir de son trou, son museau prudent guettant furtivement la bête. Elle n’est plus là. Il joue à cache-cache avec elle depuis qu’il est arrivé, c’est dur. Le piot essaie de ne pas penser à la boule d’angoisse qui se forme dans son ventre lorsqu’il repense qu’il va devoir rester là pendant trois semaines. Il a peur.
Les jours passent. La bête aussi, de temps en temps. Et c’est toujours la même course. Le piot ne pleure pas, jamais. Le piot a peur, mais le piot a la rage de vivre. Et les jours passent…
Le piot devient plus fort. A la fin de la première semaine, il réalise que ses sens se sont affûtés. Il est toujours sur le qui-vive, et la nuit, il voit mieux. Il sent mieux. Il esquive plus vite, il sait où sont les crevasses qui vont lui permettre de se cacher assez pour survivre.
Le piot n’est qu’un gosse de huit ans. S’il était plus vieux, il réaliserait que devenir plus fort aussi vite, ce n’est pas normal. Mais le piot ne sait pas…
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Au loin, le capitaine, tous les soirs, lève les yeux vers les étoiles, en se demandant si son piot réussit à s’en sortir et est toujours assez vivant pour voir les mêmes étoiles. Le capitaine sait. Le capitaine se rappelle des mots qu’elle a dit… trois mots. Le premier… Le nom de la bête. Alors, lorsqu’il a entendu parler de celle qui terrorisait les environs… Le capitaine espère que le piot voit les mêmes étoiles que lui, soir après soir.
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Le piot grogne en regardant le ciel. La bête, il ne l’a pas vue de la journée. Pas bon, ça. Le piot baisse la tête, et retourne à sa tâche. Les doigts en sang, il gratte encore et encore la terre. Son couteau ne lui sert à rien, ici, au final. Il déterre la racine convoitée et l’enfourne dans sa bouche avec avidité. Il la mastique goulûment, tout en examinant le reste de la terre autour de lui, à la recherche d’une autre racine. Soudain, un sentiment aigu d’agression le saisit à la base de la colonne vertébrale, et il se jette de côté, instinctivement. La serre énorme le frôle, s’abattant là où il se tenait quelques secondes auparavant. Il roule sous un rocher. Il a esquivé.
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La deuxième semaine se termine. Le piot voit dans le noir, court plus vite que le vent. Le piot est agile, le piot est endurci. La bête le traque toujours. Il lui échappe encore.
Le piot, quand il dort, il voit des drôles de choses désormais. Plus il s’endurcit, plus la nuit, dans son ventre, se réveille quelque chose qu’il n’a jamais senti. Des sentiments qu’il ne connait pas. Des images dont il ne se rappelle pas. Des cris qu’il n’a jamais entendus. Le piot se bouche alors les oreilles, il ne veut pas entendre ce que lui hurle son propre esprit. Et le piot s’endort d’un sommeil agité, peuplé de faces de démons aux cornes noires.
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Une nuit, une douleur atroce le réveille, au cœur. Il se redresse, haletant dans le noir, se cogne le front sur une saillie de la crevasse où il s’est enfoncé pour la nuit. Soudain, au loin, un cri déchirant traverse les ténèbres. La bête. Elle souffre. Le piot ne réalise pas tout de suite. Il se tient le cœur, il halète. Tant mieux, qu’elle crève, cette ordure. Une seconde plainte s’élève. La douleur s’intensifie. Le piot pleure. Il verse des larmes. Il ne comprend pas pourquoi. Avec un cri, dans sa petite main, il serre son couteau. Il sort de la crevasse, s’écorchant au passage. Il se met à courir parmi les éboulis de pierre, guidé par les cris de la bête. Quoi que ce soit, si ça a réussi à blesser la bête, ça le tuera, lui.
Le piot s’en fiche, il court, il n’y pense pas. La douleur dans son cœur lui donne des ailes. Une étrange euphorie s’empare de lui. Il se rappelle une phrase du capitaine : « Si la mort se suicidait, piot, ce serait l’éternité. »
Devant lui, il a toute son éternité de piot au cœur invincible.
Soudain, sur sa gauche, il l’aperçoit, à la lueur des étoiles. Elle est là. La bête. Le piot s’arrête, essoufflé. Il écarquille les yeux. Ce qu’elle est belle… Sa parure de plumes luit sous les étoiles, avec des éclats de feu. Son bec, énorme, s’ouvre en une plainte déchirante. Le piot sent son cœur se serrer douloureusement sous cette lamentation.
Derrière lui. La douleur qui envahit sa colonne vertébrale est atroce. Le piot a senti. Il se tourne. Un démon. Le démon a cornes noires qui hante ses cauchemars. C’est lui qui a blessé la bête. Il l’a chassée. Le démon va à pied, parmi les caillasses des pentes volcaniques. Mais il reste immense. Son armure n’a pas changé… Comment le piot peut-il le savoir, il ne s’en rappelle pas. Le démon a l’air encore plus surpris que le piot.
Le gosse ne réfléchit pas. Il sent monter en lui une formidable haine. Il ne comprend pas, il ne sait pas, il n’est qu’un piot. Mais cela n’importe pas. Il se plante sur ses jambes, son couteau tendu devant lui. Il regarde le démon d’un air féroce. Derrière lui, la bête agonise doucement. Le démon et le piot se font face, longtemps, sous les étoiles. Le visage du démon se fait impénétrable, tandis qu’il pose ses yeux sur le visage de ce piot. L’ancienne magie est à l’œuvre, il le sent. En silence, sans un murmure, il tourne les talons et se fond dans le noir, abandonnant la chasse. Le piot est libre, il n’a pas de pouvoir sur lui.
Tremblant, sous le choc, les dents s’entrechoquant violemment, le piot lâche son couteau. Il bégaie de frayeur. Un gémissement de la bête le ramène à la réalité. Il se tourne vers elle. Il hésite. Prudemment, infiniment lentement, il s’approche d’elle. Il tend la main, il effleure les plumes mouillées d’un sang noirâtre sous les étoiles. Il a touché le sang de la bête. Soudain, sans qu’elle ne s’y attende, elle redresse la tête et abat son bec tranchant comme un fil de rasoir sur sa poitrine de piot. Il hoquette de surprise, et tombe à genoux, les yeux révulsés. Il n’a pas encore senti la douleur qu’il sombre déjà dans l’inconscience, agonisant. Le griffon replie ses ailes sur lui, et commence à chanter tout doucement.
Au petit jour, le capitaine et ses hommes, venus rechercher le piot, le trouvent endormi, accompagné du monstre qui le maintient contre la chaleur de son poitrail.
Le capitaine ne dit rien. Ses hommes non plus.
Elle connaissait l’ancien langage, qui commande à l’ancienne magie. Elle a nommé son enfant ainsi.
Le premier mot : Cÿhw. Le griffon.
J’aime beaucoup, ta toujours autant de talent pour écrire des histoires. J attend la suite ^^
Merci Romus^^. Le plus amusant, c’est que des années après, t’arrives encore à reconnaître les personnages… Il faudra que je poste ici la suite de l’histoire de Liroe, et que j’explique comment elle s’est retrouvée esclave =p.
Salut miss
j’ai eu ton mail, c’est super sympa de ta part, dsl si je réponds que maintenant. Ton soutien m’a surpris et ému, mais au final ça ne m’étonne pas. je sais que tu m’as sans doute pas pardonné, ni aux autres, mais tu as toujours été d’une gentillesse extraordinaire derrière tes coup de gueule.
J’ai appris par Yo que tu faisais ta vie à Amiens maintenant. je suis heureux poour toi car ça veut dire que tu t’en es sorti. on en attendait pas moins de toi.
Aucun mot pourra réparer ce qu’il s’est passé au lycée ni ce qui a suivi. j’espère que tu es heureuse maintenant et que tout ça t’a pas dégouté des autres. J’ai lu tes textes. Ils sont vieux maintenant et j’espère que tu as réussi à oublier.
prend soin de toi miss. merci encore.